La laïcité: enjeux et réalités d’une exception française




Les voilà qui reviennent, les grands maux de la laïcité… Depuis les derniers attentats perpétrés à Paris et en Ile-de-France en janvier dernier, mais auparavant déjà, avec la question du foulard, celle des manifestations catholiques des anti-mariages homosexuels… Les frontières entre libertés d’expression, laïcité, respect des cultes et non-ingérence de l’État se brouillent… Les questions soulevées par ce simple petit mot soulèvent la Nation tout entière et on est à deux doigts de n’y plus rien comprendre. Alors, que signifie être laïc ? La laïcité est-elle une philosophie, de belles pensées à réformer ? Un texte de loi immuable ? Une contrainte ? Un texte fondateur du “mieux vivre ensemble” ? Retour historique, philosophique et juridique en quelques grandes étapes. Décryptage des grands mots qui définissent la laïcité. Et rencontre avec des hommes et femmes qui la promeuvent au quotidien. Rendez-vous mercredi 3 juin.

Sylviane Troadec, directrice générale adjointe de la société Paprec

PHOTO ITW SYLVIANE TROADECNous sommes allés à la rencontre de Sylviane Troadec, directrice générale adjointe de la société Paprec qui a instauré une charte de la laïcité pour ses salariés. Dès sa création en 1994, l’ultime devise de l’entreprise se concentrait dans la diversité. Une valeur motivée par le multiculturalisme du lieu où s’est installé Paprec, à La Courneuve. « On s’est vite aperçus que plus il y a de diversité, plus il y a de richesse. La diversité abat les peurs et les préjugés… c’est un cercle vertueux » déclare d’emblée Sylviane Troadec. Et pourtant, constatant que les notions de laïcité se compliquaient dans l’ordre public, l’entreprise a voulu prévenir d’éventuels problèmes entre ses murs, et revendiquer son exigence de neutralité comme gage de vivre-ensemble et d’harmonie au sein des locaux. C’est ainsi qu’au terme de « conversations informelles » avec les salariés, la société PAPREC s’est arrêtée sur la décision d’intégrer à son règlement une charte de laïcité.

« Si on a intégré une charte de la laïcité, c’est parce qu’on voyait que le fait religieux posait de plus en plus de problèmes en entreprise »

Sur le site de Paprec, le mot « diversité » semble être la devise de l’entreprise…

Dès sa création en 1994, le président (Jean Luc Petithuguenin, ndlr) a annoncé ses valeurs, et la diversité se trouvait en haut de la liste. On n’en parlait pas encore à l’époque et chez nous, c’est une valeur qui s’est traduite dans les faits dès le début dans nos recrutements. Le siège historique est à la Courneuve, une commune qui connait le multiculturalisme. On a toujours recruté et promu des gens sans se soucier de leur origine ethnique ou religieuse. On a recruté 75% de l’effectif selon le principe de la diversité. Selon nous, plus il y a de diversité, plus l’entreprise connait de richesse. La diversité attire, c’est un cercle vertueux, cela abat les peurs, les préjugés.

Comment s’est imposée la nécessité de mettre en place une charte de la laïcité ?

Si on a intégré une charte de la laïcité, c’est parce qu’on voyait que le fait religieux posait de plus en plus de problèmes en entreprise, notamment depuis l’affaire Baby Loup. On se sentait concerné, on s’est demandé comment prévenir d’éventuelles problématiques, et la réponse fut cette charte.

Comment cela s’est passé en interne, quelles ont été les réactions ?

On en a parlé à nos salariés de façon informelle, lors de rencontres, des vœux, des conventions ou des diverses manifestations. On a demandé aux représentants des différentes communautés comment ils ressentaient les choses. Les employés souhaitaient à l’unanimité que les problèmes rencontrés ailleurs ne se ressentent pas ici, à Paprec. Ils ne souhaitaient pas éprouver de pression venant de leur propre communauté ni risquer de faire ces tensions extérieures au sein de Paprec. De quelque religion qu’ils soient, femmes et hommes confondus, disent ne vouloir laisser entrer aucun signe ostentatoire manifestant leurs croyances… Nous, on ne s’attendait pas à ça. Tout le monde s’accordait pour l’harmonie du vivre-ensemble, pour faire demeurer la diversité.

« L’identité ne passe pas par la religion »

Que répondez-vous à vos réfractaires, qui pointent du doigt l’illégalité de votre démarche et son caractère « anti religieux »?

On est contre les excès, on n’est pas contre la religion. Il aurait fallu parler de charte de la diversité plutôt que de « laïcité ». Cette diversité, on la développe depuis 20 ans, on a intégré des personnes de toutes nationalités. Par ailleurs, la laïcité ne va pas à l’encontre de la religion, elle est au contraire garante du fait que chacun puisse être libre de vivre sa religion et qu’il n’y ait aucune hégémonie de l’une sur l’autre. C’est pourquoi il vaut mieux la laisser dans la sphère privée. Les principes valables dans la fonction publique n’ont jamais été contestés. Alors pourquoi ne pas l’appliquer à une entreprise privée ?

En quoi cela est-il dérangeant qu’un personne affiche son identité via un signe religieux, pensez-vous que cela soit un problème pour la cohésion entre les employés ?

L’identité ne passe pas par la religion ! Pour nous la laïcité permet la liberté. Si chacun portait le signe de sa religion, les gens ne se regarderaient pas de la même manière. Il y a 56 nationalités différentes au sein de Paprec, donc diverses religions. On préfère la neutralité et laisser tomber ce qui peut poser problème dehors. Dans nos cantines, différents plats sont proposés… et on essaye de les adapter à tout le monde. Pour les congés, les gens s’organisent, ça se fait assez naturellement… D’ailleurs les conflits liés aux congés n’ont généralement pas de rapport avec la religion.

Propos recueillis par Marie Fouquet