La laïcité: enjeux et réalités d’une exception française




Les voilà qui reviennent, les grands maux de la laïcité… Depuis les derniers attentats perpétrés à Paris et en Ile-de-France en janvier dernier, mais auparavant déjà, avec la question du foulard, celle des manifestations catholiques des anti-mariages homosexuels… Les frontières entre libertés d’expression, laïcité, respect des cultes et non-ingérence de l’État se brouillent… Les questions soulevées par ce simple petit mot soulèvent la Nation tout entière et on est à deux doigts de n’y plus rien comprendre. Alors, que signifie être laïc ? La laïcité est-elle une philosophie, de belles pensées à réformer ? Un texte de loi immuable ? Une contrainte ? Un texte fondateur du “mieux vivre ensemble” ? Retour historique, philosophique et juridique en quelques grandes étapes. Décryptage des grands mots qui définissent la laïcité. Et rencontre avec des hommes et femmes qui la promeuvent au quotidien. Rendez-vous mercredi 3 juin.

Louis-Georges Tin : pour une laïcité qui a du CRAN

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Louis-Georges-Tin
 
Symbole de la lutte contre l’homophobie et le racisme en France, Louis-Georges Tin, actuel président du CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France) nous donne sa vision de la laïcité telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, une vision qui mêle déception et lucidité.

Quel serait votre définition de la laïcité ?
C’est un dispositif qui permet de faire que l’Etat soit neutre à l’égard des diverses religions qui existent dans une société. Mais je constate qu’on a perverti la notion-même de laïcité. C’est devenu une exigence de l’Etat qui s’impose aux citoyens. Dans cette optique, on comprend pourquoi le plus fervent défenseur de la laïcité est le Front National. La laïcité était un principe de liberté, c’est devenu un principe de coercition.

La laïcité est donc devenue, pour vous, autoritaire ?
Effectivement, et c’est la raison pour laquelle le Front National s’y retrouve. C’est autoritaire et discriminatoire. Avant, c’était un principe libéral et ouvert. On a perverti cette notion de laïcité. Et la perversion de cette laïcité a permis une récupération par les conservateurs de tous bords. Aujourd’hui, on ne dit pas « je suis islamophobe », mais « je suis pour la laïcité ».

La laïcité est-elle à géométrie variable ?
Il faut rappeler qu’en France il y a, dans de nombreux lycées publics, des aumôneries catholiques où la messe est célébrée. Il y a 2000 établissements de ce genre, comme le Lycée Henri 4 et le Lycée Louis-le-Grand, où le voile d’une fille musulmane est interdit parce que ce serait une atteinte à la laïcité, mais qui autorisent des messes catholiques en leur sein.

Les attentats de janvier ont-ils quelque chose à voir avec ce climat d’islamophobie que vous appelez de vos vœux ?
Le 11 septembre a produit, dans le monde entier, une hystérie islamophobe. En France, les attentats récents de janvier ont produit un effet presque similaire. Il y a eu une recrudescence des actes islamophobes depuis, mais aussi des actes antisémites.

« J’ai vu des gens qui refusaient des politiques sociales pour les plus défavorisés au nom de la laïcité »

Quel état des lieux faites-vous de la loi de 1905 ?
Elle est aujourd’hui appliquée à tort et à travers. C’est devenu un bouclier racial ou social contre tous ces gens dont on ne veut pas. C’est une sorte de totem absurde mais très efficace. Les glissements se font très rapidement. Passer de « musulman » à « arabe », de « arabe » à « jeune de banlieue », « jeune de banlieue » à « pauvre », ce n’est pas très difficile. J’ai vu des gens qui refusaient des politiques sociales pour les plus défavorisés au nom de la laïcité. Aujourd’hui, nous sommes la risée du monde, quand on constate qu’il y a une fille qui a une jupe trop longue aux yeux d’autres personnes et qu’on lui interdit l’accès au Lycée, c’est grotesque. Cela l’est d’autant plus quand cette affaire prend une envergure nationale.

Faut-il organiser une réforme de la loi de 1905 ?
Pas spécialement. Si on regarde le contexte dans lequel on se trouve, ce serait probablement pour la durcir, donc le moment n’est pas opportun. Aujourd’hui, la loi de 1905 est appliquée de façon discriminatoire, elle est utilisée dans le discours social d’une manière hystérique, et un changement de loi n’y ferait rien.

Avez-vous des projets à venir ?
J’aimerais lancer, pour la rentrée, une campagne pour réaffirmer les valeurs principales de laïcité dans les écoles. Nous allons célébrer le 10ème anniversaire du CRAN en novembre. 10 ans d’avancées et de résultats. Nous avons posé des questions nouvelles à la France, comme celles concernant les statistiques ethniques ou l’esclavage. Nous avons aussi proposé la création des « class actions », des actions de groupe contre les discriminations. Une proposition de loi est en discussion à ce sujet. La création des « attestations de contrôle » qui luttent contre le délit de faciès est aussi une de nos idées.

Propos recueillis par Mounir Belhidaoui