La laïcité: enjeux et réalités d’une exception française




Les voilà qui reviennent, les grands maux de la laïcité… Depuis les derniers attentats perpétrés à Paris et en Ile-de-France en janvier dernier, mais auparavant déjà, avec la question du foulard, celle des manifestations catholiques des anti-mariages homosexuels… Les frontières entre libertés d’expression, laïcité, respect des cultes et non-ingérence de l’État se brouillent… Les questions soulevées par ce simple petit mot soulèvent la Nation tout entière et on est à deux doigts de n’y plus rien comprendre. Alors, que signifie être laïc ? La laïcité est-elle une philosophie, de belles pensées à réformer ? Un texte de loi immuable ? Une contrainte ? Un texte fondateur du “mieux vivre ensemble” ? Retour historique, philosophique et juridique en quelques grandes étapes. Décryptage des grands mots qui définissent la laïcité. Et rencontre avec des hommes et femmes qui la promeuvent au quotidien. Rendez-vous mercredi 3 juin.

Tareq Oubrou : la force tranquille

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Tareq-Oubrou

L’Imam de Bordeaux est passé, en très peu de temps, du statut d’anonyme à celui de conférencier dans toute la France, parfois parcourant le globe, pour diffuser le message d’un Islam en accord avec la République. Préconisant une adaptation de l’Islam à la société française, il revient pour « Respect Mag » sur sa vision de la laïcité dans le grand débat national.

Vous prônez un « Islam tolérant ». Est-ce que vous avez senti une évolution dans votre discours, entre votre arrivée en France dans les années 80 et aujourd’hui ?
Évidemment ! Même les animaux évoluent, c’est tout à fait normal que les savoirs fassent aussi ce travail d’évolution, les situations aussi. Le siècle dernier n’est pas le siècle d’aujourd’hui. Nous ne sommes plus dans un monde bipolaire. 35 ans de recherche théologique dans le droit musulman font que ma pensée évolue bien sûr.

La laïcité doit-elle évoluer avec ce monde qui a changé ?
Le principe de laïcité doit être conservé. La loi qui gère la laïcité, c’est bien la loi de séparation de l’église et de l’état. La laïcité n’est pas définie ni par un texte ni par une définition quelconque, elle est traduite dans le droit politique. La laïcité est une production historique. Il y a des régions en France où la laïcité n’est pas appliquée. Cette laïcité, celle d’Aristide Briand, a le sens des réalités également.

« Je défends les libertés religieuses et les libertés individuelles »

Vous dites vouloir un Islam à la « visibilité discrète ». Qu’est-ce que cela veut dire pour vous ?
Quand vous êtes dans un moment de crise, la revendication des droits ne suffit pas. Nous assistons à un moment chargé d’émotion, irrationnel, de peur, il faut donc que les musulmans, ou en tout cas les théoriciens de l’Islam, revisitent la hiérarchie des pratiques de l’Islam. A commencer par la foi, qui est intérieure essentiellement, le culte qui est aménagé en fonction du rythme social de chaque individu, et la visibilité dans l’éthique. Le foulard, par exemple, donne une visibilité démesurée par rapport à la valeur normative de cette pratique. Mais la discrétion n’est pas une disparition. Il faut savoir que le voile n’est pas inscrit dans les 5 piliers et le halal non plus !

Est-ce que le mieux vivre-ensemble, ce n’est pas afficher ses différences ?
Je ne suis pas en train de dire aux musulmans qu’il faut manger du porc, boire du vin, etc. ! Je dis juste qu’il faut aménager cette visibilité en faisant attention à ce qui travaille notre société, c’est-à-dire la peur. Je défends les libertés religieuses et les libertés individuelles, c’est un principe dogmatique. Ce n’est pas parce que je défends le foulard qu’il est important !

Que pensez-vous des lois relatives à l’interdiction des signes ostentatoires dans les lieux publics ?
Quelle image nous donnons au monde ! Ce que nous reprochons à Daesh et à l’Arabie Saoudite, nous sommes en train de le reproduire en France. Notre pays n’est plus une citadelle isolée du monde, tout un chacun la regarde. Rappelons ceci : tant qu’il n’y a pas de troubles à l’ordre public, la laïcité est là pour protéger. Ce sont les institutions laïques, pas les usagers et les individus.

« La démocratie est en train d’être fragilisée à cause d’un discours populiste »

Pensez-vous que la laïcité devient sécuritaire ?
J’ai l’impression qu’on est en train, pour des raisons électoralistes et politiciennes, de courir derrière l’extrême droite. Il y a une perception de la laïcité dissuasive pour ne pas dire coercitive et punitive, à destination d’une religion particulière. La démocratie est en train d’être fragilisée à cause d’un discours populiste. Il y a beaucoup d’identitaire dans le rapport à la religion. La loi de 1905 était une loi d’apaisement.

La laïcité parfaite se trouve-t-elle dans le modèle anglo-saxon ?
Non. C’est un autre régime. La liberté en France, c’est la capacité de se libérer de la religion. C’est une laïcité de combat au départ. Alors que les anglo-saxons ont fui l’Europe pour vivre leur protestantisme. Donc leur liberté est une liberté religieuse. En Angleterre, vous trouvez la Bible partout. C’est comme dans les pays musulmans où vous trouvez le Coran partout.

Avez-vous un message à transmettre aux musulmans de France ?
Se concentrer sur l’essentiel de leur religion, la transcendance et la spiritualité, de garder le bon sens. La réalité est complexe, et nous avons besoin d’avoir une orthodoxie minimaliste et une pratique minimaliste. Il faut garder une certaine raison, et se fier parfois à son intuition. Il ne faut pas se désespérer du monde et arrêter de voir des ennemis partout.

Propos recueillis par Mounir Belhidaoui