La laïcité: enjeux et réalités d’une exception française




Les voilà qui reviennent, les grands maux de la laïcité… Depuis les derniers attentats perpétrés à Paris et en Ile-de-France en janvier dernier, mais auparavant déjà, avec la question du foulard, celle des manifestations catholiques des anti-mariages homosexuels… Les frontières entre libertés d’expression, laïcité, respect des cultes et non-ingérence de l’État se brouillent… Les questions soulevées par ce simple petit mot soulèvent la Nation tout entière et on est à deux doigts de n’y plus rien comprendre. Alors, que signifie être laïc ? La laïcité est-elle une philosophie, de belles pensées à réformer ? Un texte de loi immuable ? Une contrainte ? Un texte fondateur du “mieux vivre ensemble” ? Retour historique, philosophique et juridique en quelques grandes étapes. Décryptage des grands mots qui définissent la laïcité. Et rencontre avec des hommes et femmes qui la promeuvent au quotidien. Rendez-vous mercredi 3 juin.

Hicham Benaissa, sociologue chercheur au CNRS

PHOTO ITW HICHAM BENAISSASpécialiste du fait religieux en entreprise, il est aussi membre de l’association Agir contre l’exclusion. Auteur d’une thèse sur « Les interconnections entre l’univers capitaliste et l’univers islamique », Hicham Benaissa propose des formations auprès de managers autour du fait religieux en entreprise. Il répond à nos questions.

Depuis quand peut-on observer l’arrivée de problèmes liés à la religion en entreprise ?
Ce qu’il est bon de savoir, c’est que dans les débuts des années 1970, des entreprises comme Renault ou Talbot avaient créé des salles de prières pour leurs salariés de confession musulmane à la demande des syndicats. A ce moment-là, cela n’avait pas suscité l’émotion que cela peut générer aujourd’hui. La question de la religion et du respect des croyants et de leur culte dans le monde professionnel, et plus particulièrement de l’islam, n’est donc pas nouvelle. La différence, c’est qu’à l’époque nous étions face à des immigrés, perçus comme une main-d’œuvre dominée et dont la présence en France était provisoire. Aujourd’hui nous sommes face à des français qui sortent progressivement de leur situation sociale de dominés et dont la présence est durable.

« L’un des problèmes avec la laïcité, c’est qu’elle semble se réduire uniquement à son principe de neutralité »

Où se situe, selon vous, la faille où l’on a vu la situation basculer ?
C’est bien sur multi-factoriel. Mais un tournant a été pris dans les entreprises au cours des années 2000. La lutte contre les discriminations, en 2005, s’est transformé en promotion de la diversité. Reconnaitre comme signe de performance et de créativité les identités particulières, dont l’identité religieuse, a des effets secondaires. La diversité, par définition, n’inclut pas de restriction, et s’étend par conséquent à l’identité religieuse.

Comment réagissent les entreprises face à cette notion de laïcité ?
L’un des problèmes avec la laïcité, telle qu’elle est entendue en France aujourd’hui, c’est qu’elle semble se réduire uniquement à son principe de neutralité. Et c’est le plus gros problème que je rencontre lors de mes formations. Et plus généralement, je peux dire qu’une grande partie des entreprises se trouve coincée entre le discours de la diversité et le discours de la laïcité, réduite à sa dimension de neutralité. Paprec en a été un parfait exemple. Paprec tient à la fois un discours fort de diversité mais dans le même temps souhaite tenir ses salariés à une stricte neutralité des convictions et croyances. On pourrait dire que ce sont deux discours qui s’ignorent et qui s’annulent. On ne peut pas différencier d’abord, et indifférencier, ensuite. Reconnaitre quelqu’un dans sa différence puis en faire un semblable à tous les autres. Plus globalement, c’est une tension qu’on retrouve dans la société dans son ensemble et qui n’épargne pas l’entreprise. L’entreprise, par le rôle crucial qu’elle joue dans le monde social, devient de plus en plus le laboratoire de tensions et crispations venant de la société.

Alors comment expliquer ce qu’est la laïcité aux entreprises ?
C’est très difficile pour la raison que je viens d’indiquer. L’entreprise n’est pas isolée du monde. On peut dire que la laïcité s’éloigne de son sens initial. Elle se « culturalise », elle est devenue un paravent qui protège un patrimoine culturel. C’est l’incompréhension de la laïcité ! La question est cruciale car elle peut avoir des effets importants sur l’emploi d’une partie de la population française. L’emploi est un des piliers fondamentaux de l’intégration sociale. Avoir un emploi, c’est avoir un statut, un rôle dans la société, c’est être reconnu.

« Il y a une certaine rigidité en France qui est aussi liée à son histoire »

Vous parlez surtout de l’Islam dans vos exemples sur la façon dont l’entreprise traite le fait religieux…
Parce que c’est très clairement de l’islam dont il s’agit, dans la très grande majorité des cas. Religion dont la présence en France est relativement récente et qui doit s’adapter autant qu’on doit se faire à sa présence. Il faut dire que tout un travail est à mener sur les relations très complexes qui lient la France à l’Islam et qui les déterminent encore fortement aujourd’hui. Pour ne prendre qu’un exemple : on entend souvent dire que l’islam doit se conformer à la laïcité parce qu’au moment de l’élaboration de la loi, l’islam n’était pas présent sur le sol français. Sauf que c’est historiquement inexact. L’Algérie était déjà française en 1905 et la question de la laïcité s’était posée pour l’Algérie, mais n’a pas été appliquée car les imams étaient les médiateurs privilégiés entre le gouvernement français et la population algérienne, il fallait maitriser leur discours. « L’inconscient c’est l’histoire » comme disait Durkheim…

Comment cela se passe en dehors de nos frontières ?
Il y a une certaine rigidité en France qui est aussi liée à son histoire. La gestion de la question religieuse s’est largement construite dans le conflit. Dans certains pays voisins, comme en Angleterre par exemple, le voile ne dérange pas. Les femmes peuvent le porter au travail. On y reconnait les identités, alors qu’en France, on reconnait avant tout les citoyens de manière abstraite. Même s’il faudrait s’interroger sur ce qui se cache vraiment derrière cette abstraction du citoyen… Mais bon le tableau n’est pas noir, non plus. Dans les PME par exemple, les relations entre collègues sont moins encadrées par les procédures administratives, et on laisse beaucoup plus de place aux relations directes et au bon sens dans la manière de régler les conflits. Ce qui est essentiel dans la manière d’appréhender cette problématique.

Et les solutions que vous pourriez apporter dans ces formations ?
S’informer du droit et manager par le dialogue. Ça peut paraitre trop évident, mais c’est effectivement ce qui fonctionne. Il faut savoir, quand même, que rares sont les cas de blocages liés à la religion…

Propos recueillis par Marie Fouquet