La laïcité: enjeux et réalités d’une exception française




Les voilà qui reviennent, les grands maux de la laïcité… Depuis les derniers attentats perpétrés à Paris et en Ile-de-France en janvier dernier, mais auparavant déjà, avec la question du foulard, celle des manifestations catholiques des anti-mariages homosexuels… Les frontières entre libertés d’expression, laïcité, respect des cultes et non-ingérence de l’État se brouillent… Les questions soulevées par ce simple petit mot soulèvent la Nation tout entière et on est à deux doigts de n’y plus rien comprendre. Alors, que signifie être laïc ? La laïcité est-elle une philosophie, de belles pensées à réformer ? Un texte de loi immuable ? Une contrainte ? Un texte fondateur du “mieux vivre ensemble” ? Retour historique, philosophique et juridique en quelques grandes étapes. Décryptage des grands mots qui définissent la laïcité. Et rencontre avec des hommes et femmes qui la promeuvent au quotidien. Rendez-vous mercredi 3 juin.

Dominique Sopo, au-delà des ambiguïtés

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Dominique-Sopo
 
La laïcité telle qu’appliquée aujourd’hui remplit-elle ses objectifs de Bien Vivre Ensemble selon vous ?
D’un point de vue juridique, la laïcité est généralement appliquée en France telle qu’elle devrait l’être, à savoir un modèle de vivre ensemble fondé sur la neutralité d’une partie de l’espace public, sur la liberté de conscience et sur l’égalité des droits (entre non-croyants et croyants, quelle que soit la religion pratiquée).
Cependant, l’interprétation de cette laïcité dans le discours public a connu ces dernières années une réinterprétation assez réactionnaire, visant à utiliser, dans certains discours publics, la laïcité comme une façon subliminale d’exprimer une défiance vis-à-vis des personnes d’origine maghrébine, requalifiées pour la circonstance en un seul trait : celui du musulman (comme le montre les « statistiques » élaborées par Robert Ménard sur la base de la consonance des prénoms des élèves scolarisés dans la ville de Béziers). A cet égard, l’appropriation frauduleuse par le Front national de la thématique de la laïcité en est un des indices sérieux. Bien évidemment, ça n’est pas la laïcité qui se trouve ici défendue (rappelons à cet égard que l’extrême droite exècre la laïcité qui était un des piliers à abattre lors de la « Révolution nationale » du Maréchal Pétain).
Il ne faut pas laisser la laïcité aux mains de ceux qui la dévoient mais au contraire en rappeler l’aspect progressiste et inclusif, que l’on a tendance à perdre de vue ces dernières années au profit de crispations identitaires.

« Il est utile de rappeler que l’existence de menus sans porc existe depuis plusieurs décennies »

Les tensions et les polémiques pullulent ces derniers mois autour des menus des cantines scolaires, des sorties accompagnées par des mamans voilées… la laïcité est-elle trop autoritaire ou au contraire trop permissive ?
Ces tensions renvoient à ces crispations que je viens d’évoquer. Ce qui fait problème ici n’est en rien la laïcité mais la présence trop visible, dans une phase de remontée des logiques de bouc émissaire, des personnes d’origine maghrébine érigées en modèle de danger pour la République. En réalité, derrière ces tensions se cache l’idée que les « Arabes » ne seraient pas aptes à devenir de vrais républicains et qu’il faudrait sans cesse les soumettre à l’épreuve et les tenir dans la plus grande des suspicions.
La question des menus dans les cantines scolaires est d’autant plus démonstrative de cette réalité qu’elle renvoie à une polémique fabriquée de toutes pièces. Il est ici utile de rappeler que l’existence de menus sans porc existe depuis plusieurs décennies, notamment suite au rapatriement de plusieurs centaines de milliers de Juifs d’Algérie et l’arrivée massive d’une immigration maghrébine à partir des années 60 avec les conséquences en termes de scolarisation de nouveaux publics en métropole. Chacun aura pu remarquer que plusieurs décennies d’application de cette possibilité de mise en place de plats de substitution n’auront pas mis en danger la République, qui a très bien tenu le choc du remplacement d’une tranche de jambon ou d’une côté de porc par une omelette ou par une cuisse de poulet. Ces polémiques ont une finalité exclusivement haineuse.
De la même manière, la question des mamans voilées dans les sorties scolaires a de quoi laisser perplexe. Alors que la loi d’interdiction des signes religieux à l’Ecole constituait un « deal », un « cadre » que chacun se promettait de respecter, certains ont tenté ces dernières années de provoquer des débats sans fin sur des sujets annexes, tels que celui des mamans voilées (accusées finalement d’une sorte de prosélytisme !) ou du voile à l’Université. Il faut ici rappeler que l’interdiction des signes religieux dans le cadre scolaire venait d’un souci de protection de personnes, et notamment de filles, qui étaient soumises à des pressions constantes de groupes les incitant à porter le voile, sous peine d’être rabaissées au rang de filles faciles. Cela relevait d’une volonté de protection de personnes mineures, ce qui ne saurait s’appliquer à l’Université où nous sommes face à des personnes majeures qui sont libres de leurs choix d’habillement.
La laïcité a su, à l’Ecole, trouver un équilibre à travers toute une série d’expérimentations, d’évolutions des normes ou de modus vivendi. Cet apaisement est le bienvenu. Il faut donc se méfier avec la dernière énergie de ceux qui tentent de briser cet apaisement, cette laïcité tranquille.

« On prétend faire aimer la laïcité en mettant tout en œuvre pour que les personnes d’origine maghrébine la ressentent comme une agression »

La laïcité est-elle bien ou suffisamment expliquée en France ?
Il faut pointer toute une série d’ambiguïtés quant à la laïcité dans notre pays. Tout d’abord, le fait qu’elle est sans cesse rappelée, jusqu’à l’overdose et quel que soit le sujet, dans notre pays mais qu’elle est très mal expliquée.
Ensuite, le fait que les pouvoirs publics, qui se targuent de plus en plus d’être les garants de la laïcité, ont très bien su s’accommoder et ont même accompagné un enfermement des populations d’origine maghrébine dans une identité exclusivement religieuse, pour ensuite s’étonner qu’une partie des gamins ne comprennent pas bien ce qu’est la laïcité ! L’hypocrisie et l’inconséquence ont quand même des limites. Quand on cessera de jouer à l’enfermement religieux, comme élément de gestion d’un troupeau communautaire dont il faudrait se concilier le chef lors des opérations électorales et comme élément de mise à distance de la République pleine et entière, les choses iront mieux de ce côté-là. Il n’y a qu’à voir d’ailleurs comment, dans les quartiers populaires, le tissu associatif républicain et laïcité a été brisé par les pouvoirs publics eux-mêmes au profit de la promotion d’associations à fondement religieux.
Enfin, dernière ambiguïté, ou plutôt inconséquence, qui apparaît dans mes propos précédents : on prétend faire aimer la laïcité en mettant tout en œuvre pour que les personnes d’origine maghrébine la ressentent comme une agression. Drôle de méthode ! La laïcité, ça n’est pas la suspicion, c’est l’inclusion. L’adhésion croissante à la laïcité sera d’autant plus effective que, pour des personnes (minoritaires rappelons le…) qui s’en éloignent, elle sera vue dans toute sa cohérence et dans toute sa générosité. Par exemple, en montrant que la laïcité, dont un des piliers essentiels est l’égalité, ne peut en aucun cas être compatible avec une vision raciste du monde, fondée elle sur l’exclusif de l’inégalité.

Propos recueillis par Alexandra Luthereau