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La laïcité: enjeux et réalités d’une exception française

Écrit par Mounir Belhidaoui

Associations et religions : une histoire séculaire

Associations et religions : une histoire séculaire par Mounir Belhidaoui

SOMMAIRE :

Le lien entre l’Eglise et l’Etat ne date pas d’hier. Il cultive différentes formes. Il convient de revenir sur les origines, dans des situations parfois belliqueuses, de cette relation qui a agité toutes les sphères de l’Etat bien avant notre existence.

Une histoire complexe mais passionnante

La loi de 1901 définit ce qui régit les associations depuis qu’elles ont le droit d’exister. C’est Pierre Waldeck-Rousseau, alors président du Conseil de la IIIème République entre 1899 et 1902, qui participe à sa législation. Son but ? Faire primer la liberté d’association sur la liberté individuelle, supprime le besoin d’autorisation préalable à toute création de groupement, les fondateurs en définissent l’objet et choisissent librement son mode de fonctionnement. La seule restriction, car il en faut bien une, est de ne pas contrevenir aux lois républicaines.

C’est donc une grande loi de libéralisation dans la création des associations, mais Waldeck Rousseau, voulant limiter l’influence de l’église, ne supprime pas la demande d’autorisation auprès des congrégations religieuses. L’affaire Dreyfus, du nom du capitaine qui fut condamné à tort d’avoir divulgué des informations à l’état allemand, survenue entre 1894 et 1900, a séparé la France en 2 camps : les Dreyfusards, qui prirent fait et cause pour le capitaine (dont un certain Emile Zola) et les antidreyfusards qui, sur fond d’antisémitisme, accusèrent le capitaine de tous les maux.

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Zola aux outrages - tableau d'Henri de Groux © Musée Émile Zola - Médan

Pour Waldeck-Rousseau, l’influence de l’église y fut pour quelque chose. Il se réserve donc le droit de soumettre ces congrégations à des demandes d’autorisation : « Aucune congrégation religieuse ne peut se former sans une autorisation donnée par une loi qui déterminera les conditions de son fonctionnement. Elle ne pourra fonder aucun nouvel établissement qu’en vertu d’un décret rendu en conseil d’État. La dissolution de la congrégation ou la fermeture de tout établissement pourront être prononcées par décret rendu en conseil des ministres » (art.13).

Église/État : Je t’aime, moi non plus


Pape Pie X religion laïcité

Portrait officiel du Pape Pie X, le 14 août 1903, après son intronisation © Giuseppe Felici

L’Histoire ne s’arrête pas là pour les associations cultuelles.

Au printemps 1903, les congrégations prédicantes et enseignantes d’hommes et de femmes sont supprimées par l’État avec un délai de trois mois pour se dissoudre, avec biens confisqués et liquidateurs désignés. La loi de séparation de l’église et de l’état va venir entériner cette rupture quasi-définitive entre l’État et les églises. Le Pape Pie X va refuser net tout dialogue avec le gouvernement. Cette embrouille va trouver son apogée lors de la fameuse « Querelle des inventaires » survenue en 1906. La guerre 1914-1918 va apaiser, pour un temps seulement, la dispute dans un élan de patriotisme général. La chambre « bleu horizon », issue des forces centristes et conservatrices issue des élections législatives de 1919, va réconcilier le Vatican et l’État… avant que le « Bloc des gauches » issu des législatives de 1924 fait renaître les conflits avec le Vatican… Ce sont des fédérations catholiques qui, avec des manifestations massives, vont renverser le gouvernement d’Edouard Herriot issu de cette victoire du « Bloc des gauches ».

La volonté d’apaisement de Rome prévaut, la normalisation des relations entre celle-ci et l’État revient peu à peu, rendant moins passionnés des débats jadis brûlants.
Le gouvernement ne revient que très légèrement, en 1940 et en 1942, sur ces lois anticléricales. Mais l’école libre tue à petit feu l’enseignement congréganiste. C’est la loi Debré de 1959 qui trouve une solution en établissant l’enseignement privé contractuel, ce qui soulève évidemment un tollé au sein de l’opposition laïque.

Le Conseil d’État rassure cette opposition en mentionnant, dans une décision du 14 novembre 1989, que si un « groupement religieux revendique le statut d’association cultuelle, il doit mener des activités ayant exclusivement pour objet l’exercice d’un culte, telles que l’acquisition, la location, la construction, l’aménagement et l’entretien des édifices servant au culte ainsi que l’entretien et la formation des ministres et autres personnes concourant à l’exercice du culte… »

C’est ce même champ lexical de l’exclusivité du culte que doit faire sienne, pour l’Etat, une association religieuse. Un État qui surveille, de près comme de loin, comme du lait sur le feu le fonctionnement de ces associations, cultivant avec elles une relation passionnée depuis la nuit des temps.

Les assos en parlent


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L’Histoire continue de raconter le lien profond entre les associations et la laïcité. La loi de 1901, comme la loi de 1905, est le postulat sur lequel ce récit se base. Ainsi, en un siècle, tant et tant d’hommes et de femmes ont continué à croire en cet idéal de libre expression des cultes, celle pour qui Jules Ferry, Ferdinand Buisson, Victor Hugo et d’autres se sont battus. Respect Mag compte bien participer à ce débat bicentenaire. Louis-Georges Tin, le révolté, président du CRAN, pour qui la laïcité a bon dos, qu’elle est dévoyée sous prétexte d’un racisme anti-musulman. Samuel Grzybowski est un pacifique et prône le dialogue avec son association CoExister. Dominique Sopo, à la tête de la puissante SOS Racisme, qui hérite, elle aussi, d’une histoire mouvementée.

LOUIS-GEORGES TIN

Président du CRAN

« La laïcité aujourd’hui appliquée à tort et à travers. C’est devenu un bouclier racial ou social contre tous ces gens dont on ne veut pas. C’est une sorte de totem absurde mais très efficace. Les glissements se font très rapidement. Passer de « musulman » à « arabe », de « arabe » à « jeune de banlieue », « jeune de banlieue » à « pauvre », ce n’est pas très difficile. J’ai vu des gens qui refusaient des politiques sociales pour les plus défavorisés au nom de la laïcité. Aujourd’hui, nous sommes la risée du monde, quand on constate qu’il y a une fille qui a une jupe trop longue aux yeux d’autres personnes et qu’on lui interdit l’accès au Lycée, c’est grotesque. Cela l’est d’autant plus quand cette affaire prend une envergure nationale ».

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SAMUEL GRZYBOWSKI

Président de CoExister

« Aujourd’hui, au nom de la laïcité, les politiques et les entreprises mettent en place des mesures discriminatoires comme l’arrêt des menus de substitution dans les cantines ou l’interdiction du port du voile aux mamans accompagnant leurs enfants aux sorties scolaires. Pourtant la laïcité ne permet pas ce type de mesures. Chez Coexister le cœur de notre message est de dire que la laïcité c’est la neutralité de l’état mais pas la neutralisation des individus »

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DOMINIQUE SOPO

Président de SOS Racisme

« Il faut pointer toute une série d’ambiguïtés quant à la laïcité dans notre pays. Tout d’abord, le fait qu’elle est sans cesse rappelée, jusqu’à l’overdose et quel que soit le sujet, dans notre pays mais qu’elle est très mal expliquée.Ensuite, le fait que les pouvoirs publics, qui se targuent de plus en plus d’être les garants de la laïcité, ont très bien su s’accommoder et ont même accompagné un enfermement des populations d’origine maghrébine dans une identité exclusivement religieuse, pour ensuite s’étonner qu’une partie des gamins ne comprennent pas bien ce qu’est la laïcité ! »

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