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La laïcité: enjeux et réalités d’une exception française

Écrit par Alexandra Luthereau

La laïcité à l’hôpital

La laïcité à l’hôpital par Alexandra Luthereau

SOMMAIRE :

Le principe de laïcité prévaut à l’hôpital. L’article deux de la loi laïcité de février 1905 annonce la neutralité religieuse des établissements hospitaliers et autorise les services d’aumôneries destinés à exercer le libre culte dans ces établissements publics. Plus tard, la circulaire du 2 février 2005 réaffirme et explicite le principe de laïcité dans les établissements de santé publics.

État des lieux


© Halfalah / CC BY-SA 3.0

© Halfalah / CC BY-SA 3.0

La laïcité à l’hôpital implique la neutralité dans la tenue vestimentaire, les paroles et les actes des personnels de l’état qu’ils soient soignants, médecins ou administratifs. Par ailleurs, les établissements publics doivent respecter la liberté de conscience des patients et leur permettre de pratiquer leur religion (alimentation, prières, rites funéraires…) mais aussi de respecter leur pudeur, dans la mesure du possible, c’est-à-dire sans que les soins en pâtissent, notamment dans les cas d’urgence, comme le souligne la « Charte du patient hospitalisé » du 6 mai 1995. «L’hôpital est un lieu de soins, non un lieu de culte», précise Isabelle Levy, auteure et conférencière spécialisée sur les questions de religion dans les établissements de soins [cf interview]. Pourtant, selon la conférencière, la religion prend une place de plus en plus prégnante à l’hôpital. «Le phénomène s’amplifie, appuie-t-elle, des établissements dans certaines régions sont particulièrement touchés», un état des lieux que conteste l’Observatoire de la laïcité dans son premier rapport 2013/2014, arguant qu’aucun chiffre ne prouve une telle tendance.

Dialogue et expérience du terrain permettent de désamorcer les tensions

Par ailleurs, si des manquements à la laïcité peuvent être relevés dans des établissements de santé (des personnels affichant des signes religieux, d’autres priant sur leur lieu de travail ou un manque d’aumôniers de confessions autres que catholiques), l’Observatoire souligne qu’«avec un dialogue approprié, ces situations aboutissent à un règlement dans le respect des principes de neutralité des agents publics» … Du côté des patients, même topo, si des problèmes comme le refus de soin par un soignant masculin dans un service gynécologique, des difficultés liées au respect des rites mortuaires ou des soucis entre patients dans des chambres partagées etc., peuvent surgir, le rapport de l’Observatoire fait état d’«une gestion locale permettant de maîtriser les situations de tensions» notamment grâce à l’acquisition d’une expérience qui permet de repérer les situations à risques et de savoir comment réagir.

Isabelle Levy : « l’hôpital est un lieu de soins, pas de culte »


portrait-isabelle-levyIsabelle Levy intervient dans les établissements pour former les personnels au respect de la laïcité et aux différentes cultures et religions. Elle nous relate son expérience du terrain.

Quels thèmes abordez-vous lors de vos conférences et formations ?
Cela dépend des demandes. J’aborde aussi bien la question des rites funéraires que celle des rites alimentaires, la prise en charge de la douleur, la naissance…. Dans tous les cas il s’agit, d’une part, d’expliquer ce que l’origine culturelle des rites, les religions et aussi la loi disent face à ces thématiques. D’autre part, je précise comment les prendre en charge en France dans des établissements publics.

Quelles questions sont les plus fréquemment posées ?
Beaucoup d’interrogations portent sur la neutralité des personnels. Ils se demandent ce qu’implique cette obligation dans leur tenue vestimentaire, leurs propos et leurs actes. Sur ce point, les personnels réagissent souvent vivement car il est malheureusement très courant qu’ils portent des signes ostentatoires, surtout les médecins d’ailleurs, ou qu’ils fassent leur prière sur le lieu de travail. Autre chapitre très souvent soulevé : les patients. Les personnels questionnent sur la façon de respecter leur culture et leur religion dans le cadre du soin et dans les limites de la loi. Dans ces cas là, on aborde alors toutes les thématiques autour de la naissance, de la maladie, de l’hygiène, des refus de soin… Enfin, sont toujours évoquées les familles, qui peuvent parfois se montrer agressives et violentes en paroles et en actes lorsqu’elles refusent un soin à un proche pour un motif religieux.

« Un médecin devant un patient sikh, parki, musulman, bouddhiste, catholique… se doit d’expliquer l’intérêt de tel soin et proposer la possibilité de consulter un religieux de référence »

D’après votre expérience, diriez-vous que les personnels de soins maîtrisent le principe de laïcité ?
Non, beaucoup de personnels ne savent pas ce qu’est la laïcité. Ils sont peu ou pas formés à ces questions. Côté soignants, en formation initiale, la discipline “Culture et religion” est enseignée mais le module est optionnel selon les écoles. En revanche, ce n’est pas du tout abordé en faculté de médecine. Ainsi, au sein d’une même équipe, les comportements seront discordants pour une même situation. Pourtant les personnels ne doivent pas réagir en fonction de leurs idées personnelles mais bien en fonction de la législation républicaine. Et c’est bien là le problème. Que ce soit le personnel, les patients ou les familles, peu de personnes connaissent les règles à appliquer à l’hôpital.

À l’hôpital Béclère dans les Hauts-de-Seine, le Professeur Atlan a ouvert une consultation “Éthique et religion” unique en France ; en Seine-St-Denis une association de femmes africaines distribuent des paniers de nourriture adaptés aux patients. Pensez-vous que ce type d’initiatives devrait se généraliser ?
La consultation du Pr Atlan est régulièrement mise en avant mais il faut savoir que beaucoup de soignants et médecins pratiquent ce dialogue au quotidien. Un médecin devant un patient sikh, parki, musulman, bouddhiste, catholique… se doit d’expliquer l’intérêt de tel soin et proposer la possibilité de consulter un religieux de référence ou l’aumônier de sa religion pour avoir son avis. Et bien entendu ce médecin ou ce soignant doit se mettre à la disposition de ce religieux et l’informer. Il est également possible de faire appel à des associations comme celle de ces femmes africaines à Bobigny. Mais dans tous les cas il n’est pas possible de répondre à toutes les demandes des patients. L’hôpital est avant un tout lieu de soins et non un lieu de culte.

« Toutes les prescriptions médicales doivent être respectées »

Dans quelles limites un patient peut-il exiger la pratique de sa religion dans un établissement de soins ?
Un patient est pris en charge globalement c’est-à-dire que l’hôpital doit prendre en compte son état de santé, son âge, ses petites habitudes, ses croyances et même ses superstitions. Mais cette prise en compte doit respecter l’organisation du service, celle des soins et la planification des personnels. Si c’est un médecin homme qui est chargé de faire la tournée des visites, un patient ne peut pas exiger que ce soit une femme. Deuxième point, la prise en compte des pratiques culturelles et cultuelles doit respecter les règles d’hygiène et de sécurité. Par exemple, la tenue vestimentaire doit permettre que les soins et la toilette puissent être faits tous les jours. Ensuite, les autres malades et les familles ne doivent pas être gênés. Enfin et c’est le point le plus important, toutes les prescriptions médicales doivent être respectées. Si un patient préfère une piqûre plutôt qu’un comprimé, un œuf dur plutôt qu’une tranche de jambon ce n’est évidemment pas un souci. En revanche, le problème se pose dans le cas de traitements interdits par des religions et pour lesquels il n’existe pas d’alternative.

Que préconisez-vous ?
Il faudrait mieux former les personnels de l’hôpital que ce soit les soignants, les médecins et les administratifs. Mais aussi mieux informer les patients sur leurs droits et leurs devoirs. Je suggère également que toutes les situations de violences subies par les personnels soient systématiquement suivies par un dépôt de plainte. Enfin, je suis pour plus d’actions sur le terrain de la part du gouvernement. À l’hôpital, des femmes se présentent le visage voilé alors que la loi l’interdit. Or cela pose un problème d’identité. Est-ce qu’un personnel peut remettre un bébé à une femme dont on ne peut pas reconnaître le visage ? L’idée serait de mieux respecter la loi et les protocoles pour soigner au mieux les patients puisque c’est là l’objectif premier des soignants.

La consultation «Ethique et religion», unique en France

En 1996, le professeur Atlan, gynécologue-obstétricien a ouvert la consultation «Éthique et religion» à l’hôpital Béclère à Clamart (Hauts-de-Seine), depuis peu installée à l’hôpital Foch à Suresnes, pour aider les patientes tiraillées entre la nécessité d’un traitement médical et leurs croyances. Les situations rencontrées sont diverses : une femme enceinte d’un enfant malformé à qui l’on a proposé une interruption de grossesse, un couple juif ayant des difficultés à concevoir un enfant à qui l’on suggère un spermogramme, une femme africaine redoutant une césarienne, un mode de naissance mal perçu dans certaines contrées… À chaque consultation, le Pr Atlan évalue le dossier médical, discute avec le couple des problématiques rencontrées et consulte le religieux référent pour offrir un conseil adapté. Dans tous les cas et quelle que soit la confession, l’impératif de soins prime toujours sur les pratiques culturelles et cultuelles lorsque la vie du patient concerné est en danger.

Nora Fallet : « Si possible, je discute avec le patient pour savoir à quelles heures il prie et j’essaye de m'organiser dans les soins »

« Je n’ai que très rarement entendu des patients me parler de religion. Mais c’est un sujet qui peut être abordé à leur admission lorsque l’on parle de leurs interdits et allergies alimentaires. Une fois, j’ai pris en charge une patiente juive, très pratiquante. Elle mangeait strictement kasher. Sa famille s’est organisée afin de lui apporter midi et soir des plats adaptés, l’hôpital n’en servant pas. Il m’est aussi arrivé à quelques reprises d’entrer dans la chambre de patiente en train de faire leur prière du matin. J’ai parfois eu la sensation de déranger leur intimité. Dans ce cas, je referme la porte et repasse plus tard. Si je sens que cela est possible, je discute avec le patient pour savoir à quelles heures il prie et j’essaye de m’organiser dans les soins, s’il reste plusieurs jours.

« le personnel hospitalier doit demeurer dans un esprit de laïcité »

L’hôpital est un lieu où l’on doit souvent faire face à la mort. Dans ces moments difficiles, il me semble que les gens se rattachent forcément à leurs croyances. En ce qui concerne les patients, je trouve qu’il est normal qu’ils puissent continuer de pratiquer leurs religions au sein de l’hôpital. Cela les aide souvent à faire face à la maladie, leur permet de se raccrocher aussi au monde extérieur, de continuer leur vie malgré des hospitalisations qui peuvent parfois être très longues. Mais je pense que le personnel hospitalier doit demeurer dans un esprit de laïcité. Dans la prise en charge comme dans la relation avec les collègues. Un jour, j’ai eu affaire à un homme qui ne souhaitait pas que je l’aide pour ses soins d’hygiène car sa religion lui interdisait. Heureusement, j’ai pu passer la main à des collègues masculins. D’un autre côté, j’ai dû réaliser des soins similaires pour une femme qui ne souhaitait pas que cela soit fait par un homme, par pudeur, au-delà de toutes considérations religieuses ».

Comment gérer le « Fait religieux » dans les hôpitaux ?


Après l’entreprise privée, les collectivités locales et les structures socio-éducatives, « La Laïcité et la gestion du fait religieux dans les établissements publics de santé » est le quatrième document de l’observatoire de la laïcité. Résultat d’une audition faite des responsables de la Fédération hospitalière de France (FHF) et des hôpitaux publics de Paris, Marseille et Lyon, les réponses du Guide de l’Observatoire sont « encadrées par le droit ». « Il y a des préoccupations croissantes, indiscutablement, mais les acteurs de terrain nous ont dit ne pas discerner si c’était parce que les problèmes étaient plus nombreux ou parce qu’il y avait plus de remontées », a expliqué Jean-Louis Bianco à l’AFP. Des pistes liées au bon sens et qui rappellent la valeur cardinale d’un établissement de santé : sauver des vies humaines. Ainsi cet exemple du Guide : l’équipe médicale est face à « des parents qui refusent que leur enfant mineur soit transfusé alors qu’il s’agit d’une urgence vitale » ? Elle « devra procéder à la transfusion nécessaire à la survie » du patient. Une « chirurgienne d’un CHU souhaite porter un foulard » ? Elle « devra accepter de le retirer après un rappel des règles ». Un livret édité par le gouvernement et qui a vocation à être disponible dans les services de tous les hôpitaux.

Guide Laïcité Et Gestion Du Fait Religieux Dans Les Établissements Publics de Santé by France Info