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La laïcité: enjeux et réalités d’une exception française

Écrit par Alexandra Luthereau

La laïcité au cœur de l’école républicaine

La laïcité au cœur de l’école républicaine par Alexandra Luthereau

SOMMAIRE :

Des collégiennes voilées à l’école aux menus de substitution en passant par les jupes d’élèves estimées trop longues… depuis des années la question de la laïcité à l’école fait débat. En plus de la loi de 1905, différents textes ont étendu le devoir de neutralité des agents publics de l’Education nationale (enseignants, administratifs, directeurs d’établissements…) aux élèves ou aux parents.

La loi de 2004 sur les «signes religieux dans les écoles publiques françaises» interdit le port de signes ostentatoires, mais les signes discrets sont autorisés. En 2012, la circulaire Chatel interdit elle aussi le port de signes religieux pour les parents, notamment les mères voilées, accompagnant les élèves lors des sorties scolaires. Tout cela au nom de la laïcité. Et puis il y a eu les attentats de janvier 2015 et les débordements constatés dans le rang des élèves. Le gouvernement a alors tenu à réaffirmer le besoin de promouvoir et enseigner la laïcité et les valeurs républicaines associées que sont la fraternité ou la liberté d’expression à l’école. Les onze mesures du plan de « Grande mobilisation de l’école pour les valeurs de la république », dont plusieurs concernent la laïcité, ont ainsi été annoncées le 22 janvier par la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem.


Citoyenneté et laïcité

Premièrement, ces mesures s’articulent autour de la transmission des valeurs de la république et notamment de la laïcité. Pour cela l’accent est mis sur la formation des enseignants. 1000 personnels de l’Éducation nationale seront formés avant la rentrée 2015 à l’enseignement de la laïcité. Ils pourront, dès lors, transmettre cette pédagogie à leur tour à d’autres enseignants, administratifs ou directeurs d’établissements. Par ailleurs, des contenus pédagogiques pour l’enseignement laïque du fait religieux sont prévus, même si aujourd’hui le gouvernement n’a pas donné plus de détails. Deuxième point : la valorisation des rites républicains. Notamment, chaque 9 décembre sera désormais célébrée la journée de la laïcité.

En 2013, Vincent Peillon, alors Ministre de l’Éducation nationale, avait annoncé qu'un programme d'enseignement de morale laïque allait être mis en place à la rentrée 2015.

En 2013, Vincent Peillon, alors Ministre de l’Éducation nationale, détaillait les modalités de l’enseignement de la morale laïque à l’école, prévu pour la rentrée 2015.

Par ailleurs, le ministère de l’Éducation nationale propose un parcours citoyen de la primaire à la Terminale autour du nouvel enseignement moral et civique, prévu dès la prochaine rentrée 2015, d’une éducation aux médias et à l’information, ou encore de l’incitation à débattre et à argumenter dans les classes. Pour un coût de plus de 250 millions d’euros sur trois ans, le ministère assure vouloir lutter contre le « repli identitaire », les « théories du complot », la «défiance» à l’égard des médias et le «péril du relativisme généralisé».

Nicolas Sadoul : « L’école est la clé de voûte de l’édifice républicain »


Nicolas Sadoul interview laïcité religion

© Ligue de l’enseignement

Suite aux attentats de janvier en Ile-de-France, le dispositif de promotion de la laïcité à l’école a été renforcé. Mais la dynamique était lancée depuis 2012, après quelques années de relâchement. Pour Nicolas Sadoul, secrétaire national de la Ligue de l’Enseignement, ce principe lié à celui de l’égalité revient heureusement au cœur de la mission de l’école de la République. Entretien.

Najat Vallaud-Belkacem a annoncé fin janvier 11 mesures pour l’école après les attentats en Ile-de-France, selon vous, vont-elles dans le bon sens ?
Ces mesures sont la continuité d’un travail initié dès 2012 avec la nomination d’un chargé de mission spécial à la laïcité au sein de la Dgesco (La direction générale de l’enseignement scolaire), la charte de la laïcité à l’école, de la structuration des valeurs de la République, des techniques d’information et de communication, la mise en place de Moocs… Donc quand Najat Vallaud-Belkacem présente ses onze mesures, elle reprend un certain nombre de celles déjà initiées dans le projet de refonte de l’école, pas forcément connu par le grand public. Elle insiste sur un certain nombre d’entre elles dans un moment plein d’émotion, où il faut faire acte de pédagogie pour notamment expliquer le lien entre cet enseignement des valeurs de la république et le rapport à la citoyenneté. Aussi, elle donne du contenu. Ce travail affirme que l’école de la république est la clé de voûte depuis la fin du XIXe siècle de ce qu’on va appeler l’édifice républicain. Les onze mesures seront aussi des signaux envoyés aux enseignants, à l’ensemble de la communauté nationale dans sa diversité. Après il ne faut pas leur conférer de rôle magique. En janvier dernier, il y a eu une forme de pensée magique. Il suffisait d’invoquer la laïcité pour que les problèmes liés à la non prise en compte de la diversité, de la stigmatisation et de discrimination dans la société française soient réglés pour les uns; ou pour les autres demeurent inconciliables encore un peu plus.

« Si on interdit aux mamans portant un fichu sur la tête d’accompagner les sorties scolaires, beaucoup de ces sorties n’auront pas lieu »

C’est-à-dire qu’avant 2012, la question de la laïcité n’était pas fondamentale au sein de l’école ?
Dans les années 89/90, la loi Jospin avait mis en place les IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres) au cœur desquels l’enseignement de la laïcité et du fait religieux à l’école avaient constitué un élément de progrès très fort. Or dans les années 2005, la formation des enseignants a été allégée, moins d’heures et moins de moyens… en privilégiant les disciplines type français, mathématiques… alors qu’en même temps l’IEFR (l’Institut d’étude des faits religieux rattaché à l’Éducation nationale) a été créé pour nourrir les programmes et former les enseignants. De ce fait, les questions un peu complexes sont traitées de manière secondaire, difficile alors pour ces enseignants de les transmettre aux élèves. Pour autant cet enseignement n’a pas été abandonné. Les faits religieux sont enseignés mais un rappel régulier de son importance dans la mission générale de l’enseignant est nécessaire. D’où la force de la charte de la laïcité à l’école affichée et normalement transmise à tous les enseignants et les élèves. C’est un élément symbolique important.

La loi de 1905 a pour objectif de préserver les libertés. Pourtant, et notamment à l’école, elle est souvent associée à des interdits ?
La conception de la loi de séparation de 1905, selon les idées d’Aristide Briand, Jean Jaurès et Jules Ferry est une loi de concorde et d’équilibre et non une loi de neutralisation de la société comme le prônait Emile Combes notamment. Par ailleurs, cette loi n’a pas été élaborée contre les catholiques. Pourquoi ce qu’on n’a pas exigé des catholiques en 1905, devrait l’être en 2015 à des concitoyens d’autres confessions ? Prenons par exemple la question de l’accompagnement aux sorties scolaires. La circulaire Chatel interdit l’accompagnement des sorties scolaires aux parents dès lors qu’ils portent un signe religieux ostentatoire. A cette question, la ministre de l’Éducation nationale propose non pas le principe de l’interdiction mais la discussion. En l’occurrence, cette circulaire existe et elle doit s’appliquer dans les cas où les responsables d’une communauté éducative considèrent qu’il y a effectivement un risque prosélyte pour les enfants. Elle fait confiance au jugement des responsables d’éducation d’établissements. Najat Vallaud Belkacem a également réaffirmé sa volonté d’associer les parents d’élèves à l’école. Pour cela ils doivent pouvoir rentrer dans l’enceinte de l’école, discuter avec les enseignants et se considérer de plus en plus comme partie prenante de ces questions. Si on interdit aux mamans portant un fichu sur la tête d’accompagner les sorties scolaires, beaucoup de ces sorties n’auront pas lieu. Quoi, on va instaurer une police administrative des vêtements ?

« La laïcité a toujours été, cela est d’autant plus vrai aujourd’hui, synonyme de combat pour plus d’égalité »

Du coup, la loi laïcité est souvent perçue comme synonyme de discrimination et de stigmatisation notamment envers nos concitoyens musulmans, comment y remédier ?
Il faut expliquer inlassablement jusqu’à éreinter les processus éducatifs. Cela réside dans l’impérieuse nécessité d’’expliquer et d’enseigner ce qu’est la laïcité dans le droit politique français aujourd’hui, c’est-à-dire d’une part la liberté de conscience, de l’autre la neutralité des agents publics. La spécificité de l’école c’est que depuis 2004 et la loi dite du «voile», [Loi sur les signes religieux dans les écoles publiques françaises de mars 2004, ndlr] cette neutralité s’applique également aux élèves. A l’époque, en tant que mouvement d’éducation populaire, notre position se résumait à « ni voile, ni loi ». Nous avons trop de respect pour la loi pour qu’elle ne soit perçue que comme un dispositif d’interdits. Non, deux jeunes filles à Creil [portant un voile, ndlr] n’allaient pas mettre à bas la république et l’empêcher de fonctionner ! Il ne nous semble pas que la loi soit le moyen le plus approprié dans des moments de tension et de violence, quand elle risque d’être utilisée comme outil de discrimination, de stigmatisation et de xénophobie dirigée contre une seule partie de la population. Cela porte atteinte à l’esprit de la loi et renforce l’idée que des principes de liberté deviennent liberticides. En revanche, la loi a été adoptée, elle a ramené de la paix et du calme chez les responsables d’établissements. Mais ne nous interdisons pas un travail d’évaluation fin et complexe de cette loi. L’interdiction dans l’enceinte des établissements scolaires a-t-elle créé de la mise à distance ? Ou au contraire a conduit à une volonté de plus d’affirmation y compris dans la complexité des signes qui peuvent être religieux, un effet de mode, un réflexe adolescent, une affirmation identitaire ou encore une forme de radicalisation.

Enseigner la laïcité représente un combat pour l’égalité…
Il y a une articulation forte entre la laïcité comme outil de promotion de la liberté de conscience, de la prise en compte de la diversité comme une force, et non comme une atteinte à ce que serait une pseudo identité et puis la question du combat pour l’égalité. La laïcité a toujours été, cela est d’autant plus vrai aujourd’hui, synonyme de combat pour plus d’égalité notamment entre les femmes et les hommes. Concernant les signes ostensibles chez les femmes, se pose la question de savoir si c’est un choix ou une manifestation d’une domination par les hommes. Il existe deux courants opposés chez les féministes contemporains pour y répondre. D’ailleurs au Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) où je siège, nous avons créé fin janvier, un groupe de travail appelé «Laïcité égalité femmes hommes» pour étudier ces questions.

Frédéric Gilbert : « Certains collègues se sont sentis complètement largués après les attentats »

Frédéric Gilbert est professeur de français dans un collège à Poitiers. Durant les attentats de janvier, il y a observé des réactions mais aussi des besoins divers par rapport aux débats lancés sur les questions de liberté d’expression et de laïcité.

« Je ne pense pas avoir besoin de formation spécifique sur la laïcité. Lorsqu’un élève me demande ce qu’est la laïcité, je lui en donne une définition assez simple : on peut parler de religion à l’école à travers la littérature, l’histoire. Mais je leur dis que je ne peux pas leur parler de mes croyances et qu’ils doivent faire de même. Mais cela n’empêche pas certains élèves de les afficher. Notamment après les attentats de janvier, certains élèves de confession musulmane ont affirmé qu’”on ne devait pas insulter le prophète” ou que les dessinateurs de Charlie Hebdo “l’avaient bien cherché”. Ce sont des paroles entendues par une collègue. Pour ma part, je n’ai pas eu de problème de ce type avec mes élèves. Si ça avait été le cas, je leur aurais expliqué qu’il y a une différence entre un dessin, une parole et le fait de tuer. Mais il faut souligner que ces cas là sont rares et généralement ces élèves sont recadrés par leurs propres camarades.

« Une jeune fille porte une espèce de turban dans les cheveux, c’est limite mais ce n’est pas un voile, alors ça passe »

Certains de mes collègues ont été très choqués et se sont sentis complètement largués après les attentats. Au bout d’une semaine, la direction a décidé qu’”il ne fallait plus en parler en classe” et a lancé un projet autour de la laïcité pour la rentrée 2015. Au niveau de l’académie, ça bouge également. Un collègue professeur d’histoire-géographie a été contacté par l’inspecteur pour être formé dans le but de former d’autres enseignants.

Au sein de notre collège, nous n’avons pas de problème avec le respect de la loi de 2004. Une jeune fille porte une espèce de turban dans les cheveux, c’est limite mais ce n’est pas un voile, alors ça passe. D’autres élèves sont, disons traditionalistes, certaines filles se refusent de parler aux garçons par exemple. Dans ces cas là, j’explique que porter des jupes ou parler aux garçons ne font pas d’elles des filles faciles ».