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La laïcité: enjeux et réalités d’une exception française

Écrit par la rédaction de Respect mag

La France est-elle encore laïque ?

La France est-elle encore laïque ? par la rédaction de Respect mag

SOMMAIRE :

Ils sont cinq. Cinq à aborder de front un sujet qui est à la source de tant de questionnements, de tant de doutes, de tant de débats : la laïcité. Il y a, dans ces cinq témoignages, des positions qui sonnent comme des révoltes, des appels à l’aide, mais aussi des appels à la sérénité, au dialogue, à l’espoir.

Jean Baubérot tout d’abord, l’un des architectes de notre laïcité moderne, qui s’inspire de la loi de 1905 tout en la contextualisant. Celui qui a écrit plus d’une vingtaine d’ouvrages sur ce thème nous donne son avis éclairé, une (bonne) parole qu’il continue de propager en Europe, et même dans le monde. Tareq Oubrou, un Imam qui préconise une réconciliation entre l’Islam et la République, à l’heure où celle-ci fait l’objet de tant de mauvaises interprétations. Il a écrit un livre de dialogue avec un rabbin et un prêtre, où chacun confronte sereinement sa propre vision de la religion, comme l’aurait sans doute souhaité Jules Ferry. Asif Arif, avocat au Barreau de Paris et chargé d’enseignement à l’Université Paris Dauphine, milite quant à lui depuis plusieurs années en faveur des minorités religieuses. Il nous livre une tribune coécrite avec Mehdi Thomas Allal, chef de mission à la DIRECCTE. Yassine Belattar et Nicolas Cadène, enfin, sont peut-être la nouvelle garde de cette laïcité à la française. Le premier, tout en souhaitant une inclusion pacifique des musulmans dans l’espace public, en veut quand même à son pays de naissance, qu’il aime assurément, de ne pas avoir pris en compte l’aspiration à la réussite de ses fidèles d’Allah. Le deuxième, beaucoup plus politisé, est le rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, celle qui s’inspire directement de Jules Ferry, indépendamment du parfum sulfureux des débats dénués de réflexion.

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Jean Baubérot, la passion laïque


Fondateur du Groupe Sociétés, Religions et Laïcités, qu’il dirigea de 1995 à 2001, Jean Baubérot est un acteur historique de la laïcité française. Il a rédigé notamment « Les 7 laïcités françaises » (éditions de la maison des Sciences de l’homme) et « Une si vive révolte » (éditions de l’Atelier). Qu’est devenue la laïcité aujourd’hui ? La loi de 1905 est-elle appliquée ? Le sociologue nous livre le fond de sa pensée.

C’est quoi être laïc ?
Être laïc, c’est plusieurs choses. Tout d’abord, disons que ce qui est commun à tous les laïcs, c’est la volonté que les normes religieuses ne s’imposent pas à tout le monde. Cela doit impliquer une adhésion volontaire de la part de ceux qui croient à ces normes. A ce niveau, on peut être croyant et laïc.

Que penseraient Ferdinand Buisson, Georges Clémenceau, Jules Ferry, Aristide Briand, les grands concepteurs de la laïcité en somme, de celle-ci en 2015 ?
On peut écouter ce qu’ils disaient dans des situations très conflictuelles. Georges Clémenceau disait qu’il était « contre la tyrannie d’un état laïc ». Aristide Briand disait que « la neutralité consiste à ne rien faire qui soit contraire à la constitution des Eglises, à leur organisation propre ». Jules Ferry, Aristide Briand, Ferdinand Buisson et Georges Clémenceau étaient des gens qui étaient attachés aux libertés publiques.

Est-ce qu’être laïc, c’est être « entre deux feux » comme vous semblez le dire dans « Une si vive révolte » ?
Il y a ceux qui voudraient que les valeurs de leur religion règlent la société, et il y a ceux au contraire qui sont énervés par toute manifestation religieuse, par toute forme d’expression de la religion. Pour eux, moins il y a de religion, plus il y aurait de modernité. Ces deux tendances sont liberticides. Ils appauvrissent le débat démocratique. Une société où les convictions ne pourraient pas s’exprimer publiquement risquerait d’être livrée, pieds et mains liés, à la marchandisation et à la publicité. « Il y a 2 laïcités ».

« On a un effet collatéral de cette laïcité répressive face à l’Islam »

Quelle a été votre position suite à l’affaire dite des « foulards » à Creil ? Et notamment de son envergure médiatique ?
Quand les incidents ont été pris à leur début, avant qu’ils ne deviennent médiatisés, il y avait souvent des missions de médiation. On arrivait à calmer le jeu grâce à ça. A partir du moment où on commençait, du côté des professeurs militants anti-foulards et du côté de ces jeunes filles qui portaient le foulard, à médiatiser cette affaire et à recevoir des mails du monde entier pour soutenir l’un ou l’autre, ça devenait ingérable. On ne pouvait plus faire de médiation. Cette affaire a pris une tournure qu’elle n’aurait pas dû prendre. C’est devenu des « affaires » alors que cela aurait dû rester des incidents.

Est-ce que la laïcité est passée de liberté des cultes à peur de la religion ?
Il y a, à vrai dire, deux laïcités : celle dominante et celle majoritaire. La laïcité dominante, c’est la laïcité dont parlent beaucoup les politiques. Il y a eu une enquête IFOP pour Sud-Ouest, peu après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher. Tout était réuni à ce moment pour que les gens aient une vision dure de la laïcité. Or, c’est encore une vision plutôt libérale, reliant la laïcité aux libertés publiques, qui est majoritaire à ce moment-là.

Que vous a inspiré le refus de la RATP d’apposer la mention « Au bénéfice des chrétiens d’Orient » sur l’affiche d’un concert ?
On a un effet collatéral de cette laïcité répressive face à l’Islam. Je pense que la RATP, imprégné de ce climat, a voulu paraître juste et ne pas favoriser les chrétiens. Il s’agissait ici de victimes d’un conflit. Et que ces victimes soient sunnites, chiites ou chrétiens, elles ont le droit en tant que victimes d’être secourues. La laïcité, c’est la non-discrimination pour raison de religions. C’est le fait de dire qu’il ne faut pas persécuter des sunnites, des chiites, des juifs ou des chrétiens, etc. La RATP avait parlé du principe de neutralité. On était dans un cas où cette neutralité n’était pas adaptée. La RATP a eu raison, au final, de laisser cette affiche.

« La loi de 1905 a montré qu’elle peut s’appliquer à l’Islam »

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Doit-on s’inspirer du modèle anglo-saxon en termes de laïcité ?
Non. Les anglo-saxons veulent déléguer un certain nombre de choses à des communautés religieuses. Je suis plutôt pour des états qui assument leurs responsabilités, et que ces états, notamment au niveau social, tentent d’assurer le bien-être de tous dans la mesure du possible. Il ne faut donc pas déléguer la paix sociale à des communautés religieuses. Dans les pays anglo-saxons, l’évolution de la tolérance fut progressive. En France, il a fallu attendre la loi de 1905 pour pacifier le débat. Notre pays a un rôle plus important à ce niveau que les pays anglo-saxons. Cela tient de son histoire. Dans votre livre « Les 7 laïcités françaises », vous jugez néfaste que les cultes soient affiliés au Ministère de l’intérieur et vous lui préfèreriez la justice… Le Ministère de l’intérieur lutte contre le terrorisme. Ce dernier invoque parfois des causes religieuses. Le ministère doit assurer la sécurité des françaises et des français. Mais le fait qu’il ait aussi la gestion des cultes créé une confusion. La loi de 1901 assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes, cela relève du juridique. Il serait préférable que ce soit à la justice d’assurer les relations avec les cultes.

La loi de 1905 concernait-elle déjà l’Islam ?
Il y avait pourtant déjà, en 1905, une pluralité religieuse. Cette loi n’a pas été appliquée en Algérie [alors colonie française, ndlr], et que par voie de fait elle n’a pas été appliquée à l’Islam. Pour certains musulmans et pour le « français moyen », une minorité à chaque fois, l’esprit de 1905 a plus de mal à se développer quant à l’Islam. La loi de 1905 a montré qu’elle peut s’appliquer à l’Islam. Je pense par exemple à la création d’aumôneries dans les prisons. Ce n’est pas encore suffisant mais le processus est enclenché. Cependant comme, historiquement, cette loi ne s’est pas appliquée à l’Algérie, les gens ne sont pas familiers de son application. Il y a en plus un réflexe de peur, et la peur est souvent mauvaise conseillère. Les attentats de janvier devraient pousser les gens à avoir une laïcité de sang-froid, en isolant les extrémistes. Si la laïcité veut rassembler un maximum de gens, il ne faut pas que la laïcité soit répressive.

« L’aspect répressif que certains donnent à la laïcité est lié à ces peurs de la situation internationale »

Doit-on être pessimiste ou optimiste concernant l’avenir de la laïcité en France ?
Les deux. Il y a quelques raisons d’être pessimiste car, pour le moment, la situation de la laïcité française est très liée au contexte international. L’aspect répressif que certains donnent à la laïcité est lié à ces peurs de la situation internationale, et à une difficulté de la France de s’installer de manière positive dans la mondialisation. Ce sont des facteurs qui risquent de durer. Il y a aussi lieu d’être optimiste : nous sommes acteurs de la construction de l’avenir, il faut envisager cette construction de manière positive pour agir dans ce sens. Ensuite, nul ne sait ce que la situation internationale donnera dans 10 ans. S’il y avait quelques éléments de changements, notamment en cas de réchauffement des relations entre l’Iran et les Etats-Unis, et de changement de politique israélienne, la situation pourrait se débloquer.

Que préconisez-vous pour pacifier le rapport entre les français et la laïcité ?
La première chose à faire est de clarifier. L’Observatoire de la laïcité propose de faire un travail de clarification. Ils ont publié des petites brochures très faciles à utiliser sur la laïcité dans l’entreprise, dans les services publics. Les collectivités locales diffuseraient ces brochures. Si les gens les connaissaient, cela améliorerait beaucoup la situation. Le développement des réseaux offre des possibilités extraordinaires, en même temps qu’il amène des risques de repli sur soi. Il parle de ce risque franchement. La laïcité, c’est aussi l’ouverture à l’autre, ce qui peut l’affecter aussi. S’il y a un lien entre laïcité et émancipation, c’est celui de chacun à l’égard de ses propres affects, de ses propres émotions. C’est ce que j’appelle la « laïcité intérieure ».

Propos recueillis par Mounir Belhidaoui


Nicolas Cadène, Tareq Oubrou, Yassine Belattar et Asif Arif nous parlent de la laïcité



« Il est vrai que beaucoup ont peur de la religion, et c’est dommage. C’est aussi lié au contexte que nous traversons. Nous sommes en période de crise, et il peut y avoir des tentatives de repli sur soi. Il y a aussi un contexte international qui peut être très dur avec le terrorisme islamiste, qui n’a rien à voir avec la religion bien sûr, mais il peut faire le lit des amalgames. Il ne faut pas céder à la peur en faisant de la laïcité un outil répressif. » Lire l'interview

« Quand vous êtes dans un moment de crise, la revendication des droits ne suffit pas. Nous assistons à un moment chargé d’émotion, irrationnel, de peur, il faut donc que les musulmans, ou en tout cas les théoriciens de l’Islam, revisitent la hiérarchie des pratiques de l’Islam. A commencer par la foi, qui est intérieure essentiellement, le culte qui est aménagé en fonction du rythme social de chaque individu, et la visibilité dans l’éthique. Le foulard, par exemple, donne une visibilité démesurée par rapport à la valeur normative de cette pratique. Mais la discrétion n’est pas une disparition. Il faut savoir que le voile n’est pas inscrit pas dans les 5 piliers et le halal non plus ! » Lire l'interview

« Être laïc, c’est permettre à Caroline Fourest, Alain Finkielkraut, Eric Zemmour de prétendre que leur combat est légitime. Ce n’est pas moi, Yassine Belattar, mais Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, qui a convoqué les instances musulmanes pour choisir leurs représentants. Cela veut bien dire que l’Etat s’est immiscé dans des affaires religieuses. Aujourd’hui, le mot « laïcité » est galvaudé. La France a 30 ans de retard sur sa communauté musulmane. » Lire l'interview

« En France, la question de la laïcité déchaîne tellement les passions qu’elle s’invite dans le secteur privé. En réalité, même au sein de la jurisprudence européenne, la conception française de la laïcité se trouve de plus en plus isolée. » Lire la tribune (coécrite avec Mehdi Thomas Allal, chef de mission à la DIRECCTE)


Trois hommes et un vivre-ensemble

Depuis quinze ans, trois responsables religieux de l’Essonne travaillent au quotidien pour promouvoir le respect de chacun, quelle que soit sa différence grâce au dialogue. Rencontre.

L’un est juif, l’autre musulman et le troisième catholique. Tous trois sont responsables religieux dans le département de l’Essonne. Michel Serfaty, rabbin de Ris-Orangis, Khalil Merroun, recteur de la mosquée d’Évry-Courcouronnes et Michel Dubost, Évêque d’Évry Corbeil-Essonne ont tous les trois le même cheval de bataille : le dialogue interreligieux comme outil de mieux vivre-ensemble. « Le dialogue est important, il se passe très bien à Évry», assure d’emblée le recteur. À commencer par le dialogue entre les trois religieux qui célèbrent ensemble la messe de minuit de Noël, la rupture du jeûne du ramadan ou Yom Kippour. Pourtant leur relation ne se résume pas à une simple amitié fraternelle. Il y a l’action aussi. Et Khalil Merroun de citer comme exemple : «après le 11 septembre, tous les trois nous avons organisé une grande réunion pour appeler à l’apaisement et au non-amalgame ».

À la rencontre de l’autre

Depuis une quinzaine d’années, les trois hommes travaillent main dans la main sur le terrain et notamment dans les quartiers dits sensibles. « Il n’y a pas de problèmes ou de préjugés anti-arabes ou anti-sémites chez les élites mais bien dans les quartiers populaires, assure le rabbin. En cause, une méconnaissance de l’histoire, le chômage et souvent comme unique rêve de l’argent et des femmes. Ces préjugés engendrent de la discrimination». Pour les combattre, une solution : «aller à la rencontre de l’autre pour mieux le connaître ». Alors ces rencontres, ils les organisent, dans les maisons de quartier, souvent à la demande des animateurs socio-culturels mais aussi lors de voyages. Khalil Merroun, l’ancien ouvrier devenu recteur, se souvient d’un séjour organisé avec des jeunes juifs et musulmans à la rencontre des juifs séfarades du Maroc. Michel Serfaty se remémore un voyage entre juifs et chrétiens en Israël. Et il se peut que vous croisiez un jour le bus de l’Amitié. Ce bus de l’association de l’Amitié judéo-musulmane de France (AJMF), fondée par Michel Serfaty qui a lâché une brillante carrière médicale pour se consacrer aux autres, sillonne depuis dix ans les quartiers populaires de la France pour promouvoir l’amitié entre juifs et musulmans.