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La laïcité: enjeux et réalités d’une exception française

Écrit par Valérie Aider

La laïcité, c’est quoi ?

La laïcité, c’est quoi ? par Valérie Aider

SOMMAIRE :

La laïcité est loin d’être un concept inné, et ce qu’il comprend est loin d’être véritablement saisi par la population française. Qu’est-ce que la laïcité ?
Relancé sur la place publique suite aux événements liés au « fait religieux » en entreprise, à l’école ou dans la rue, la laïcité interroge, suggère, se trompe et n’a de toute façon pas de définition claire pour la majorité d’entre nous. Beaucoup évoquée par les médias et objet de récurrentes polémiques depuis quelques années, la laïcité semble revenir à coup forcé depuis les événements liés aux attentats de Charlie Hebdo. À la confusion répond l’incompréhension, puis l’hostilité.

La laïcité selon les Français

Nous sommes allés tendre notre micro dans des quartiers de Paris où l’identité est marquée par la diversité et la mixité sociale : le carrefour de Belleville et le marché de la Croix de Chavaux.

Alors, pour vous, qu’est-ce qui est compris derrière le terme de « laïcité » ? Comment appréhender ce concept et son traitement en France ? Quelle place pour la laïcité dans votre vie ?



L’exception française

Définir la laïcité est ambitieux. Voire, risqué. En France, nous devons composer avec sa dimension conceptuelle, philosophique, humaniste, être attentif aux heurts soulevés par son application… Des heurts qui à leurs tours, en soulignent au besoin les contours.

« Mal nommer un objet c’est ajouter au malheur de ce monde », Brice Parain, philosophe et ami d’Albert Camus

Nous devons composer avec son Histoire. Une Histoire qui, en France, est étroitement liée (ou vécue comme telle) avec la fondation et l’élaboration des droits de l’homme. Parce que l’exception française tient aussi à cela : pour la France, qui se dit Patrie des droits de l’homme, les droits de la Personne, sont inaliénables, quelle que soit son ethnie, sa nationalité ou sa religion. Et en effet, selon l’article 10 des droits de l’homme, « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leurs manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi ».

La Loi de 1905 fonde une laïcité « à la Française » en réaffirmant la liberté de conscience, en garantissant le libre exercice de tous les cultes et en déclarant, définitivement, la séparation des Églises et de l’État.Pour donner une définition à cette « exception française », nous avons choisi de la mettre à l’épreuve des grands thèmes que sont le blasphème, la religion, l’égalité, la liberté, le communautarisme et la tolérance. Six cartes à déplier, pour approcher la laïcité de façon didactique et ludique.



Un propos, un acte, une œuvre seront considérés comme blasphématoires à partir du moment où ils heurtent ceux qui croient à l’objet du blasphème. En d’autres termes, celui qui croit en un Dieu et qui suit les codes de respectabilité d’une des religions monothéistes par exemple, peut se sentir heurté par ce ou ceux qui s’en « amusent ». Il jugera ces derniers comme étant coupables de blasphème. Pourtant, peut-on admettre qu’un acte considéré comme « condamnable » au sein d’une église, puisse être l’objet d’un jugement pénal, au sein d’une République ?

C’est une question fondamentale de nos institutions : une République dite « laïque » doit garantir une partition claire entre loi religieuse et règle juridique. Mais force est de constater que « des résistances cléricales cherchent à maintenir cette pénalisation du blasphème ». Et c’est là que le blasphème entre en collusion avec la notion de laïcité.

D’autant que la Convention européenne des droits de l’homme, dans l’article 10, deuxième alinéa donne un cadre à la liberté d’expression qui identifie l’atteinte à une croyance religieuse à une atteinte aux droits d’autrui. Le risque et le danger de cette position est de confondre respect d’une croyance et respect de la personne qui y croit. Un des principaux enjeux de la laïcité « à la Française » et justement de vouloir éviter cette confusion.

L’enjeu de la Loi de 1905 est d’œuvrer pour que lien social et vie commune, sur un même territoire, soient facilités… quelles que soient nos croyances religieuses.

L’enjeu d’une religion est d’œuvrer pour que lien social et vie commune, sur un même territoire, soient facilités par… un code de (bonne) conduite religieuse. La première proposition veut briser les tendances communautaristes, la seconde préfère entretenir cette tendance qui « réuni » les adeptes… Henri Pena-Ruiz propose d’aller voir du côté des origines du mot religion. Le latin relegere signifie « recueillir, prendre soin », avec une notion d’égard particulier, de déférence, desacré. Le latin religare lui, se traduit par « relier, réunir ». Une religion souhaite donc « réunir » autour d’un « égard particulier à ». La religion organise un lien entre les hommes (horizontal) autour d’un lien transcendant (vertical). Mais

1/ cette transcendance, pour les monothéismes, n’existe qu’à partir d’une révélation or, « il n’y a de révélation que pour celui qui croit » rappelle Henri Pena-Ruiz. Sont d’office exclus les non croyants, entre autres.

2/ le lien social constitué autour d’un monothéisme n’empêche pas les conflits interreligieux. Dans ce contexte, la laïcité aurait pour « religion » un humanisme délivré d’une transcendance à un ou plusieurs dieux. L’objectif : permettre à une communauté d’humains croyants de toutes religions athées ou agnostiques, de coexister à partir d’un cadre juridique humaniste qui protège les libertés de chacun.

Nous sommes tous égaux, devant les principes de loi du 9 décembre 1905. Quelle que soit notre religion, nous sommes tenus d’en respecter les principes. Ce cadre laïc conforte et va dans le sens du principe d’égalité républicaine. Mais comment les religions se comportent-elles face au principe d’égalité ? Et leur rapport à l’égalité ne rend t-il pas confus leur rapport à la laïcité ? La question peut sembler artificielle, et pourtant… Prenons cet extrait d’une encyclique de 1903 de Pie X, proposé en exemple par Henri Pena-Ruiz : « la société humaine, telle que Dieu l’a établie, est composée d’éléments inégaux. En conséquence, il est conforme à l’ordre établi par Dieu qu’il y ait, dans la société humaine, des princes et des sujets, des patrons et des prolétaires, des riches et des pauvres, des savants et des ignorants, des nobles et des plébéiens ». Où comment le principe d’égalité, moral, est balayé par un principe « naturel ».

Pourtant, pas de démocratie sans égalité des droits. Pas de privilège, pour les croyants comme pour les athées, en démocratie. La démocratie étant, au même titre que la république une promotion du « bien commun » (Res Publica). Alors ? Et bien c’est tout l’enjeu d’un état laïc : préserver, aux côtés des conceptions individuelles (Res privata), un espace « neutre » où les citoyens peuvent s’exprimer et penser librement. Où ils peuvent débattre et s’opposer sans que rien ni personne ne leur impose et ne les contraigne à qui ou quoi que ce soit. Des citoyens égaux. Affranchis des lois et dogmes religieux. Libres d’en suivre ou de ne pas en suivre.

Jusqu’à preuve du contraire, la France est une république démocratique. Et l’enjeu d’une république démocratique est d’exclure toute discrimination et tout privilège de sorte à préserver le respect des droits de chacun. La loi française de 1905 a été soumise à ce principe fondateur : chacun, en droit, est libre de suivre le dogme de la religion de son choix. Et cette liberté dont je profite, elle profite aussi bien à mon voisin, qui est libre de suivre d’autres dogmes religieux ou d’en n’avoir aucun. Si notre liberté de conscience est préservée par l’égalité des droits promue par notre Constitution, la laïcité en est le développement et l’affirmation. Maintenant, si l’on prend un exemple récent, celui du port du voile, est-on libre de le porter, dans la mesure où cela relève de la liberté individuelle ? Et à partir du moment où l’on se trouve dans un espace public, cette liberté de porter le voile doit-elle être appréhendée comme un signe ostentatoire ? La question des libertés et de la laïcité n’a pas fini de faire couler l’encre.

Les glissements qui ont suivi les attentats du journal satirique Charlie Hebdo en témoignent. En France, la laïcité autorise une liberté d’expression qui « […] peut même aller de pair avec la dérision et la satire ». Elle ne connait pas la notion de blasphème. Les religions sont égales, ne pas croire aussi. L’individu dont la liberté est antérieure à celle des communautés peut donc s’amuser d’une religion. Pas du religieux (l’individu). Ce n’est pas le cas dans certains pays comme en Grande Bretagne ou religieux et religions, individu et communauté, sont confondus. Dans ce cas, offenser une religion, c’est offenser un individu.

Partons d’une affirmation : la laïcité s’adresse aux individus et non aux communautés. Par principe, elle protège l’individu de toute emprise communautaire. Entendez : le citoyen d’une république démocratique doit être libre d’adhérer ou de ne pas adhérer aux dogmes d’une communauté (religieuse ou non). A partir de là, quid des communautarisme ?

Dans « communautarisme », on trouve le mot « communauté » et le mot « commun ». Et en effet, une communauté se fonde sur la soumission à un mode de pensée, d’action, de coutume. Mais le risque est de voir l’identité individuelle passer après l’obligation de faire « communauté ». En adhérant à une communauté, on s’exclut d’une autre. Le principe universel de la liberté de pensée par exemple est un bien commun à l’athée comme au croyant. Mais leurs convictions ne sont pas communes. Doit-on reconnaître les droits individuels des individus et/ou reconnaître les droits des groupes d’individus ? On constate d’ailleurs, que plus en plus d’individus, ont besoin de se forger une identité communautaire, ce qui devient problématique dans une société multiculturelle. La laïcité est directement concernée par ce dilemme. Imaginez deux communautés, la bleue et la rouge. Elles sont différentes au point de pouvoir se sentir agressées mutuellement par l’existence de l’autre. Comment vivre ensemble ? En suivant un principe universel, commun aux deux communautés, le principe d’être avant tout une couleur. La laïcité est ce troisième principe. Elle transcende les particularismes et propose un bien commun sur lequel partager.

Voici un mot qui attire d’emblée la sympathie. Et pourtant. La notion de tolérance présente des limites qu’il faut savoir apprécier. Le latin « tolerare » signifie « supporter », et en effet, « être toléré, c’est tenir sa liberté, délimitée, d’un autre que soi. Cet autre, en nous tolérant, exprime son autorité ». Ma liberté, assujettie à sa tolérance, est précarisée : je suis, selon la valse des autorités et rapports de force, susceptible de ne plus être toléré. Or, pour qu’une société multi culturelle apaisée se développe, il faut qu’elle parte d’un principe non versatile.

La tolérance doit par conséquent être une éthique et non un principe politique : elle doit être mutuelle : nos convictions sont différentes, mais nous nous tolérons mutuellement. H. Pena-Ruiz nous explique que : « le sens de la tolérance change dès lors que le rapport en jeu s’établit entre des êtres égaux. L’égalité de traitement tient à une égalité de principe. Pour cela il faut donc distinguer la tolérance soumise à une autorité et celle qui tient d’une éthique. L’"émancipation révolutionnaire" et la Déclaration des droits de l’Homme s’affranchissent d’une autorité (le roi) en dessinant le socle d’un vivre-ensemble (égalité, liberté). Il n’y a pas de religion ou de pouvoir dominants. Le peuple décide pour lui-même. Souverain, il s’affranchit des "limites équivoques" de la tolérance posée comme simple "permission accordée" ».

H. Pena-Ruiz ajoute : « une éthique de la tolérance est essentielle […], une politique de la tolérance […] est contestable du fait qu’elle consacre une inégalité ». C’est là que le droit laïc intervient : toutes les religions décrétées égales, elles n’ont plus besoin de se tolérer pour vivre ensemble.


La carte européenne de la laïcité

Quelle laïcité pour l’Europe ? Notre continent est riche en diversité de gestion des cultes. Il y a, sur la carte que Respect mag vous propose, des états qui cultivent l’ambigüité. D’autres qui, elles, n’en souffrent aucune, imposant une religion d’état à leurs habitants. Il y a aussi des états qui vivent du même modèle que le nôtre, celui de la laïcité, avec des nuances auxquelles nous revenons. Dans l’union de l’Europe autour des valeurs de démocratie, de tolérance et de droits de l’homme, vous constaterez que les régimes sont différents. Le plus souvent, vous trouverez des états laïcs mais ils n’ont pas, pour autant, la même façon de vivre la séparation des Églises et de l’état. C’est sans doute la richesse de la grande famille européenne, celle qui a parcouru les siècles, celle qui a connu la guerre, la barbarie, mais qui tient quand même à garder serrée la main de son voisin.