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(In)égalités femmes / hommes : histoire, fantasmes et réalités

Écrit par Alexandra Luthereau

Papa pouponne aussi

Papa pouponne aussi par Alexandra Luthereau


Dans Trois hommes et un couffin, des copains se découvrent l’âme paternelle, même chose pour le célibataire endurci incarné par Hugh Grant dans Pour un garçon… De la fiction à la réalité, il n’y a qu’un pas. Les hommes s’investissent de plus en plus dans leur foyer, des soins apportés aux enfants au passage de l’aspirateur. Pour preuve : l’augmentation constante de la garde alternée ou des revendications de certains à mieux concilier vie privée et vie professionnelle. Cette nouvelle place de l’homme se manifeste également par la demande d’hommes à disposer du droit à une paternité non imposée.

Quelle égalité dans les familles aujourd’hui ?

Il fait les courses, emmène les enfants à leur cours de sport, mitonne de bons petits plats… Naguère cantonnées aux femmes, les tâches domestiques et l’éducation des enfants se partagent de plus en plus. Ce nouveau modèle de l’« homme nouveau » n’est pourtant pas encore la règle dans tous les foyers.

80% des tâches ménagères incombent aux femmes. Depuis des années et au fil des enquêtes, ce chiffre revient comme une ritournelle. Pourtant, en y regardant de plus près, la réalité est plus complexe. En effet, ces statistiques sont généralistes et englobent des réalités différentes : plusieurs générations de femmes et d’hommes, des situations socio-économiques plurielles. Par ailleurs, ces études ne prennent pas toujours en compte la diversité des tâches contemporaines et celle des interventions des hommes.… Bref, ces études ont tendance à lisser les changements en profondeur qui s’opèrent malgré les inégalités entre hommes et femmes au sein du foyer toujours présentes.
Pour mettre en lumière ces mutations, Catherine Castelain-Meunier, sociologue au CNRS, s’est intéressée aux hommes, célibataires avec enfants, en garde alternée ou totale pour son livre Le ménage, La fée, la sorcière et l’homme nouveau. Résultat : « Yes they can ! Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les hommes sont incapables de s’occuper d’un foyer ». « Aujourd’hui il y a peut-être moins de stéréotypes qui s’y opposent même s’il y a encore beaucoup de tabous, de réticences et de résistances », explique-t-elle. Ces « hommes nouveaux » s’occupent ainsi du ménage, font les courses, aident les enfants à faire leurs devoirs… comme les femmes. Pour la sociologue, ce qui diffère c’est la notion de ce qui est bien fait et de ce qui ne l’est pas. « Ils ont tendance à accorder moins d’importance à la poussière que les femmes. Cela m’a frappé. Aussi plutôt que repasser, ils vont acheter des chemises non froissables ».
De leur côté, les femmes aussi évoluent. L’image de la fée du logis ne fait plus rêver, notamment chez les jeunes générations. Par ailleurs, « elles commencent à lâcher prise, à ne plus systématiquement considérer que les hommes réalisent mal les tâches domestiques ou pas aussi vite qu’elles qui ont reçu la transmission de leur mère. Si bien qu’elles commencent à laisser faire les hommes », analyse la sociologue.

De pouvoir paternel à paternité relationnelle

Selon les recherches de Catherine Castelain-Meunier, l’évolution récente de la place de l’homme dans la famille est la conséquence de profondes transformations juridiques d’une part et du mouvement des femmes des années 70 d’autre part. Mais si les effets sont relativement nouveaux, ces changements ont démarré dès la révolution française et l’abolition du droit de discriminer les enfants cadets par rapport aux aînés ou la fille par rapport au garçon dans le domaine de l’héritage. Puis l’école publique, obligatoire et gratuite a permis à l’enfant de s’individualiser, limitant ainsi l’autorité du père. Ensuite, l’État s’est substitué d’un point de vue économique au père quand celui-ci n’assurait pas son rôle. Ainsi en un peu plus de deux siècles, le pouvoir paternel est devenu une autorité paternelle puis une autorité parentale. Et depuis 1993, la loi a instauré l’autorité co-parentale. Aujourd’hui, l’homme doit prendre sa place dans un foyer où la femme accumule les rôles à la maison et au travail et où la paternité n’est plus institutionnelle mais relationnelle, où il cherche à créer du lien avec ses enfants.

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© AFP Photo / Fred Dufour

Ainsi, aujourd’hui le congé paternité, allongé à 14 jours au lieu de trois en 2002, est légion. Le nombre de garde alternée a explosé, passant de 12% en 2003 à 21% en 2015 selon le dernier rapport publié par le ministère de la Justice. En revanche le congé parental est peu plébiscité. Parmi les familles en ayant pris, le père en aura fait la demande dans 3% des cas seulement. Mais c’est une démarche plus compliquée qui nécessite notamment que le salaire de la femme suffise à faire vivre le foyer…

Égalité professionnelle

Alors que les jeunes générations masculines semblent vouloir mieux combiner leur vie de famille et leur vie professionnelle, un certain nombre de résistances voire de tabous demeurent. Les réactions des entreprises face à leurs demandes sont très variables, « cela dépend de leur degré de maturité sur la question de l’égalité professionnelle au sein de l’organisation », commente Antoine de Gabrielli, fondateur de Mercredi-C-Papa, une association qui promeut l’égalité professionnelle. « J’ai entendu des réflexions très intéressantes de responsables d’entreprises qui disaient qu’entre un homme qui souhaite travailler à 80% du temps pour s’occuper de sa famille plutôt qu’un autre qui souhaite un temps plein mais qui fera grise mine, elles préfèrent embaucher le temps partiel parce qu’il sera plus heureux et ça va se ressentir dans l’entreprise», rapporte Catherine Castelain-Meunier. « C’est un sujet de performance globale en même temps qu’un enjeu managérial, précise Antoine de Gabrielli. Il ne s’agit pas de travailler moins, d’être moins productif mais de travailler différemment. S’il n’y a pas d’évolution, il y aura tôt ou tard un risque pour l’image de l’entreprise ». Néanmoins, les inégalités salariales entre les hommes et les femmes font que si un homme souhaite travailler moins c’est tout le budget du foyer qui en pâtit. Enfin, les impératifs de performance et de productivité en temps de crise limitent encore ces avancées.
« La paternité relationnelle est un nouveau modèle qui, pour fonctionner, doit réunir un certain nombre de conditions. Il existe des remparts, des différences de situations et de conditions au sein des couples qui font que cela reste compliqué. Mais l’existence de ce nouveau modèle pousse les personnes qui peuvent s’y référer à le faire, résume Catherine Castelain-Meunier. Le changement met du temps à s’installer parce que les entreprises, la législation, les inégalités hommes-femmes, les différences de salaires, de professions, de promotion perdurent ».

Mary Plard : « ces hommes demandent à être père selon leur plein gré. Exactement ce que demandaient les femmes »


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© Alexandra Luthereau

Mary Plard, avocate au barreau des familles est auteure de « Paternités imposées, un sujet tabou », publié en 2013. Elle revient pour Respect mag sur ce combat égalitaire et les évolutions possibles du droit des pères.

Vous avez écrit le livre «Paternités imposées» suite à la rencontre d’un père souffrant d’une paternité qu’on lui imposait. Qu’est-ce qui vous a motivé à défendre son cas ?
Ce n’était pas le premier père que je défendais dans une affaire de filiation puisque j’appartiens au barreau des familles depuis 33 ans. Mais cet homme est le premier qui s’est révolté et qui est venu vers moi avec des mots qui m’ont interpellés. En fait il pensait réellement que la loi prévoyait quelque chose pour ces situations où un homme ne veut pas être père. Par son acharnement et son refus de considérer qu’il n’y avait pas de solution, il m’a obligé à fouiller, à aller au-delà du prêt-à-penser juridique. Plus je creusais, plus ces situations me paraissaient injustes. Suite à cette affaire, j’ai poussé ma réflexion et m’est alors venue l’idée de faire un manuel de droit pour éviter à mes confrères de se retrouver démunis face à ces cas, comme moi-même je l’avais été. Je me suis aperçue qu’il y avait peu d’écrits et de réflexions sur le sujet, comme une situation banale, acceptée. Un homme couche avec une femme, elle tombe enceinte, il est peut-être le géniteur donc il doit être le père. Je trouvais que l’équation était bigrement simpliste. Avec ce livre, je propose une invitation à la réflexion.

« Les pères ont très peu de droits. »

Diriez-vous que défendre ces pères est un combat féministe ?
Je pense que ces questions-là, en tant que femme, on ne pouvait valablement se les poser qu’à ma génération. Des femmes qui avaient vu leurs tantes, leurs mères se battre pour le droit à l’avortement, qui avait été nourries des discours de Simone Veil, des luttes de Gisèle Halimi [avocate et militante féministe, ndlr]. Il fallait avoir la mémoire toute fraîche de ces combats féministes pour se dire que ces hommes-là étaient en train de demander la même chose, avec les mêmes mots, les mêmes douleurs et les mêmes injustices. Pourquoi, nous les femmes, nous leur infligerions cela alors que nous avons combattu pendant des générations pour disposer du droit à avoir un enfant quand et avec qui nous voulions sans qu’il ne nous soit imposé comme un fardeau.

Aujourd’hui que prévoit la loi pour les pères ?
Les pères ont très peu de droits. Ils peuvent intenter des actions en contestation de paternité, dans le cas d’une reconnaissance mensongère d’un autre homme. En revanche, il n’a pas la possibilité de recherche en paternité. Cette action n’appartient qu’à l’enfant qui a le droit d’aller chercher ses origines par le truchement de sa mère pendant les 10 années de sa minorité puis pendant les 10 années qui suivent sa majorité.
Face à une réclamation d’une femme prétendant qu’untel est le père de son enfant, le père désigné n’a peu de droits. S’il est établi, et jusqu’à lors peu de preuves étaient nécessaires, qu’il y a eu relation intime entre les deux adultes, le tribunal pourra demander une expertise ADN. En cas de refus de se soumettre au test, l’homme pourra être reconnu comme le père. Ces hommes n’ont pas ce choix. Pourtant, ils demandent à être père selon leur plein gré. Exactement ce que, nous les femmes, demandions.

« Certains découvrent une paternité alors que l’enfant a déjà dix ans. »

Comment avez-vous fait juridiquement avec ce premier cas ?
Je connaissais le chemin juridique traditionnel de ce type d’affaire. Je me suis dit qu’il fallait que je trouve une solution au problème qu’il me posait et qu’il devait bien y avoir des outils juridiques qui pouvaient me servir. Appelons cet homme Paul. Paul avait 50 ans, la femme, 42. Soucieux de l’état de santé du foetus, il voulait accéder aux résultats des tests menés au 5e mois de grossesse permettant de diagnostiquer d’éventuelles anomalies. Elle refusait.
J’ai recherché dans les lois bioéthiques de 2002 et 2004 ce qui était prévu par les scientifiques. Je me suis aperçu que la procréation était toujours associée à une notion de couple et que le consentement était toujours celui des deux parents. J’ai donc puisé dans ces lois des arguments pour obtenir des informations in utero, que j’ai obtenues en référé devant le tribunal. C’est par cet acharnement qu’il a pu occuper sa place une fois son consentement un peu forcé obtenu. Mon client a néanmoins été condamné à payer des dommages et intérêts pour avoir intenter à la sérénité de la femme enceinte. En revanche, personne ne se demandait dans quel état était le père “enceinte”.

Dans les affaires que vous traitez, quelles sont les demandes de ces hommes en général ?
Chaque histoire est singulière. Et puis ces hommes ne me consultent pas tous au même stade. Certains viennent me voir alors que leur copine est enceinte depuis 8 jours. D’autres suite à une relation qu’ils pensaient sans lendemain sur un site de rencontres. Ou bien encore certains découvrent une paternité alors que l’enfant a déjà dix ans.
La première consultation est consacrée à interroger le client sur ses objectifs. Quel est son positionnement, que veut-il ? Souvent ils souhaitent au moins obtenir une discussion argumentée avec la femme enceinte sur la place qu’ils peuvent occuper. Je leur demande de s’interroger au plus profond d’eux-mêmes. Parce que la direction juridique que l’on peut prendre est parfois irréversible. La loi et la procédure sont violentes pour tout le monde y compris pour la mère et l’enfant.

« La loi est prise entre deux feux. Le droit du père et celui de l’enfant à connaître ses origines. En l’occurrence, le droit de l’enfant prime sur celui du père. En somme, c’est “Sois père et tais-toi”. »

Et pour les hommes qui ne veulent pas devenir père ? Est-il possible qu’ils ne soient pas reconnus comme tels ?
Si un homme vient me consulter en disant qu’il ne veut pas être père, je vais mettre tout en œuvre juridiquement pour qu’il ne le soit pas. Et j’ai des résultats, notamment quand on prend tôt l’affaire. Je peux alors mettre en place des stratégies qui permettent d’échapper à cette reconnaissance en paternité mais ce n’est pas pour autant satisfaisant. Ces hommes là vivent avec une image d’eux de salaud ou de lâche. Paul, lui, me dit qu’il n’y a pas un jour sans qu’il ne pense à cet enfant, il est toujours suivi par un psychiatre. Certains, qui n’arrivent pas à s’assumer dans ce rôle de salop, en arrivent même jusqu’au suicide.

Quelles solutions préconisez-vous ?
La loi est prise entre deux feux. Le droit du père et celui de l’enfant à connaître ses origines. En l’occurrence, le droit de l’enfant prime sur celui du père. En somme, c’est “Sois père et tais-toi”. Les femmes, elles, ont gagné ce droit à être mère quand et avec qui elles veulent grâce au droit à la contraception et à l’avortement, mais aussi avec le dispositif d’accouchement sous X. Ainsi, je pense que pour ces pères, il faudrait permettre une sorte de déclaration de paternité sous X, qui comme pour l’accouchement sous X, l’adoption plénière ou la procréation médicalement assistée (PMA), empêcherait l’accès aux origines.
Par ailleurs, en étant plus nombreux à dénoncer cette inégalité, en sensibilisant l’opinion publique à cette question, en ouvrant le débat, une vraie égalité sera possible.

« Dernièrement, un père dont la paternité a été imposée a reçu des dommages et intérêts pour le préjudice subi. »

Est-ce que les droits de ces pères évoluent ces dernières années ?
Avant, un simple refus de se soumettre à un test ADN de recherche en paternité était apprécié comme un aveu. Ce refus et quelques preuves légères, comme un simple carte postale, suffisaient à reconnaître juridiquement la paternité. Le 25 juin 2015, dans le cas d’une affaire française, la cour européenne de justice a réaffirmé que le seul refus à un test ADN ne pouvait suffire. La reconnaissance de paternité doit être déclarée si un environnement de preuves pendant la période juridique de procréation a bien été établie. Dernièrement, un père dont la paternité a été imposée a reçu des dommages et intérêts pour le préjudice subi. En tant qu’avocate, je propose d’ailleurs à mes clients de réclamer 1 euro de dommages et intérêts. En cela, la jurisprudence avance.

Micro-trottoir : paroles d’enfants

La vérité sort toujours de la bouche des enfants. C’est ce que dit l’adage et c’est pourquoi nous sommes allés à leur rencontre. Alors que fait maman et que fait papa à la maison ? Le résultat ne correspond pas toujours aux idées préconçues…