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(In)égalités femmes / hommes : histoire, fantasmes et réalités

Écrit par Mounir Belhidaoui

Les monothéistes sont-ils tous sexistes ?

Les monothéistes sont-ils tous sexistes ? par Mounir Belhidaoui



Et si les monothéismes étaient à l’origine de nos inégalités ? La relation entre Adam et Eve fut jalonnée de lourds questionnements qui ont traversé les siècles. La marque d’une domination masculine sur la condition féminine est à n’en point douter visible. Mais une nuance doit quand même être apportée, selon les textes et les opinions d’acteurs incontournables dans le domaine. Islam, judaïsme et christianisme se questionnent, se rejoignent, se réfutent à travers leurs livres, leurs lois, leurs codes, hier comme aujourd’hui.

Opinions : les femmes sur l’autel de la pratique religieuse

Concernant la place de la femme et de l’homme au sein des organisations religieuses, Isabelle de Gaulmyn et Jacqueline Kelen. La premiere, rédactrice en chef du quotidien La Croix. La seconde, auteur de Mystique Chrétienne (éditions Garnier). Elles adressent, pour Respect Mag, commandements et vœux, entre pessimisme et optimisme.


L’homme et la femme sont à égalité devant Dieu. Mais nous évoluons dans des sociétés masculines, où le rôle de la femme est inférieur. Résultat : les femmes ont certes une importance d’un point de vue théologique, spirituel, mais pas politique. Les femmes sont totalement absentes dans l’organisation de l’église. Et il y a des comportements d’évêques incroyables à cet égard. Le protestantisme a été plus ouvert aux femmes car Luther (père du protestantisme, ndlr) a été marié et Catherine, sa femme, avait une grande importante à ses yeux. Le protestantisme a ensuite reconnu les femmes pasteurs. C’est pareil pour les anglicans, qui ont reconnu le rôle des femmes comme prêtres, comme évêques, etc. Dans le judaïsme, la femme, la mère, a un rôle très important de transmission. Mais dans les synagogues elles sont assez éloignées physiquement des hommes et siègent le plus souvent à l’étage supérieur. C’est différent chez les juifs libéraux mais ils sont minoritaires en France. Il y a dans l’Islam une tradition de femmes intellectuelles et religieuses et dans les mosquées, le rôle des femmes n’est pas négligeable du tout. Même si comme dans le judaïsme, elles ne peuvent pas non plus prier dans la même salle que les hommes. D’une manière générale, il serait souhaitable que ces différences de traitements disparaissent dans les établissements et institutions religieuses. Mais l’homme respecte et admire la femme dans toutes les religions.

A ma connaissance aucune des religions actuelles n’offre l’égalité entre l’homme et la femme. Exception faite, peut-être, dans la religion anglicane et les juifs libéraux qui sont minoritaires. Une femme ne peut pas se sentir libre, et peut même se sentir éternellement asservie ou méprisée. Ce qui pèse sur la gent féminine, c’est l’histoire de la tentation, en tout cas chez les juifs et les chrétiens. Les hommes font de la religion une question de pouvoir. Les grandes religions ont toutes été fondées par des hommes : Moïse pour les juifs, Jésus pour les chrétiens, Mohammed pour les musulmans. Le clergé, ou ceux qui transmettent ces religions, sont aussi des hommes, l’histoire et l’intuition sont donc inaccessibles dès le départ pour les femmes. Les hommes sont beaucoup plus liés aux structures, aux fondations, aux institutions. D’un point de vue religieux, on peut dire qu’ils sont les gardiens de la doctrine et du temps. Les femmes sont, quant à elles, plus dans l’air, le vent, l’oralité. Elles ouvrent les portes et les fenêtres. La femme est une passeuse de libertés, et c’est cela qui la rend éminemment dangereuse aux yeux des hommes. Certains diront qu’il y a bien quelques théologiennes. Mais de fait, dans la vie des fidèles, les femmes sont toujours confinées dans des tâches subalternes et les hommes monopolisent tout le sacré. La seule rencontre entre hommes et femmes dans la religion, c’est quand on se retrouve en « Haut ».

Interview croisée de Floriane Chinsky, Tareq Oubrou et Monseigneur Gaillot

Paradoxe. Au cœur de nos sociétés laïques les religions ont inspiré les règles sur lesquelles nos sociétés civiles se sont construites. Elles sont en grande partie des bases qui structurent nos imaginaires et condamnent certaines évolutions égalitaires. Alors, parité, égalité, que nous disent les religions ? Leurs discours évoluent-ils ? Rencontre avec Tareq Oubrou, imam de Bordeaux, Jacques Gaillot, évêque de Partenia, et Floriane Chinsk, rabbin du Mouvement Juif Libéral de France.


Jacques Gaillot

Monseigneur Gaillot est un prélat catholique français, évêque d'Évreux de 1982 à 1995. Il reste engagé dans maintes luttes sociales, morales ou politiques.

Tareq Oubrou

Tareq Oubrou est un imam français né au Maroc de parents enseignants et francophones. Il est connu pour ses prises de position en faveur d'un islam libéral.

Floriane Chinsky

Floriane Chinsky est rabbin au Mouvement juif libéral de France (MJLF), plus précisément dans son antenne de l’est parisien. Elle est l’une des trois femmes-rabbins de France.

Quelle est l’image et la place de la femme dans votre religion ? Est-elle très différente de celle de l’homme ?

Jacques Gaillot : Les livres de la Bible sont écrits par des hommes, et pensés par des hommes. Ils sont issus d’une société patriarcale. Les femmes n’y ont hélas pas le premier rôle, mais elles font preuve de beaucoup d’intelligence pour se sortir de situations complexes. C’est par exemple avec sa mère Rebecca que Jacob reçut la bénédiction de son père Isaac. On voit ici qu’elle avait toute sa place. Il y a eu d’autres femmes importantes, comme Marie bien sûr, la mère de Jésus. On parle aussi de la Reine de Saba. Et dans les Evangiles, Jésus est entouré de femmes. C’est aussi avec elles qu’il parle le plus. Ses discussions vont souvent plus loin, c’est le cas avec la Samaritaine notamment.

Floriane Chinsky : Cette question me fait tout de suite penser à la relation entre Abraham et Sarah. Cette relation est relatée dans un des passages importants de la Torah, où Abraham demande à Sarah de dire qu’elle est sa sœur afin qu’elle ne se fasse pas kidnapper, même si elle le sera par Pharaon. Mais Sarah en revient avec des honneurs, elle en sort grandie. Au tournant de l’exode, lorsque Pharaon décide de détruire les hébreux, il cherche à détruire les hommes, en passant par les petits garçons. Et là encore ce sont des femmes, les sages-femmes qui s’y opposent fermement. C’est aussi grâce à Myriam que Moïse naît, puisque c’est elle qui demande à ses parents de continuer à faire des enfants. Et c’est la fille de Pharaon qui adopte le bébé !

Tareq Oubrou : Il y a des passages dans le Coran qui mentionnent que l’homme et la femme sont issus d’un même être, c’est la piété qui fait la différence. Quel que soit notre sexe, il faut rivaliser en termes d’assiduité dans la pratique. L’Islam n’accorde pas tellement d’importance au genre. Nous retrouvons aussi Marie, la mère de Jésus, et Aïcha, la femme du prophète Mohammed, est un docteur de la loi islamique. On se réfère encore à ses avis aujourd’hui ! Le prophète avait des disciples hommes et femmes.

« Dans le judaïsme, il y a une domination patriarcale, c’est évident » – Floriane chinsky

Quelle est la position de votre organisation religieuse concernant la parité et l’égalité ?

J. G. : La position des organisations, je ne sais pas, mais personnellement je me prononce pour la parité, et il y a encore beaucoup à faire à ce sujet. Si il y a des journées dédiées aux femmes, c’est parce que la parité n’existe pas à tous les niveaux. Je vois beaucoup de prêtres lors de célébrations à l’église, et il n’y a que des hommes dans les chœurs. Les femmes n’ont que le rôle d’assistantes ou de spectatrices. Il y a quelque chose qui ne va pas.

F. C. : Il y a une domination patriarcale, c’est évident. Dans une société où il y a des injustices, les femmes savent, dans le judaïsme, au prix de beaucoup d’efforts et d’intelligence, faire comprendre qu’elles ont une place. La tradition sait aussi le valoriser. Mon propre parcours m’a appris que rien n’était insurmontable. C’est aux chefs communautaires d’explorer le champ des possibles, d’intéresser les gens.

T. O. : Nous n’avons pas d’institution, aucun clergé. En Islam, ce qui compte, c’est l’individu. Hommes et femmes sont complètement autonomes. Il y a des revendications des femmes musulmanes pour l’égalité, notamment dans l’héritage, dans l’accès au pouvoir. Mais rien n’interdit à une femme d’être un imam, d’avoir des fonctions religieuses.

« Le modèle de l’homme en tant que patron est ancré, mais il faut laisser d’autres modèles venir. » – Monseigneur Gaillot

L’homme est-il de facto le chef de famille, celui qui a « autorité sur » ?

J. G. : Je dirais que non. C’est un rôle initial qui lui a été confié, mais il y a des familles où c’est la femme qui est le chef. Le modèle de l’homme en tant que patron est ancré, mais il faut laisser d’autres modèles venir. Il y a des hommes qui ne sont pas faits pour cela, et c’est la femme qui mène tout. Il faut savoir être complémentaire, les rôles peuvent se vivre différemment.

F. C. : Le chef de famille ? Je ne pense pas. Il y a deux systèmes : l’un est influencé du point de vue patriarcal, l’autre par le fameux mythe de la « mère juive ». En France, les enjeux du couple juif sont les mêmes que ceux du couple occidental.

T. O. : Cela dépend de la culture au sein-même de la religion. En Mauritanie, ce sont les femmes qui dirigent les foyers. Dans un couple, on se met d’accord, c’est un contrat. A partir de là, la femme peut imposer un certain nombre de clauses. C’est ouvert à l’évolution des mentalités. Quand un couple se forme, les deux parties doivent trouver un accord.

« L’avortement n’a jamais été condamné par les juristes musulmans. » – Tareq Oubrou

Quelle est votre position sur la gestation pour autrui ? L’avortement ?

J. C. : Je ne fermerais pas la porte à la gestation pour autrui. Mais il faut que cela soit bien encadré. Au Royaume-Uni, la GPA existe depuis 1984. L’opinion n’a pas l’air de s’en plaindre. Il y a des couples qui ne peuvent pas avoir d’enfants de manière traditionnelle. Il faut l’entendre. Concernant l’avortement, en soi je suis contre. Je n’ai jamais conseillé à une femme de tuer son enfant, j’ai beaucoup trop de respect pour la vie. Mais il y a des cas extrêmes que la loi prévoit et encadre. Et ce cadre, c’est une bonne chose.

F. C. : L’engagement de l’homme et de la femme sont déterminants dans le processus de procréation. Puisque des moyens contraceptifs existent, il peut être conseillé d’y avoir recours lorsque la grossesse est risquée pour la mère. Les rabbins sont très partagés sur la question. Mais sauf cas de force majeure, comme l’atteinte à la santé par exemple, l’avortement est à éviter.

T. O. : Concernant l’avortement, cela dépend des cas. En Islam, il n’y a aucun interdit à la contraception, il n’y a jamais eu de débat à ce sujet chez les canonistes musulmans. Dans des ouvrages datant du Moyen-âge, la femme a le droit d’arrêter la grossesse. Il existait même des potions, des lotions, des produits qui permettaient déjà d’interrompre la grossesse. C’était praticable, et ça n’a jamais été condamné par les juristes musulmans. Mais l’avortement doit être justifié. Concernant la gestation par autrui, là aussi il n’y a aucun texte qui interdirait ce procédé.

« Dieu n’a pas de sexe. Il est père et mère. » – Monseigneur Gaillot

Que répondez-vous à ceux qui disent que Dieu pourrait être une femme ?

J. C. : Dieu n’a pas de sexe. Il est père et mère. Au Canada ils sont très sensibles à ça. Cette idée m’agace un peu, mais je réponds que Dieu est au-delà de tout ça. C’est lui qui a créé l’homme et la femme.

F.C. : Il n’a pas de corps. On ne sait même pas prononcer son nom ! Il y a les consonnes, on a oublié ce qu’étaient les voyelles. Quand Moïse dit à Dieu : « Envoie-moi voir Pharaon. Mais au nom de qui viendrai-je ? », Dieu lui répond : « Dis-lui que je serai ce que je serai. », ce qui est son nom en hébreu. Cette question revêt pour moi un caractère humoristique tout à fait valable.

T. O. :
Dieu n’est ni homme ni femme. Par contre, il peut y avoir un rapport féminin, maternel, lorsque la miséricorde de Dieu est exprimée.

L’égalité et le sacré : au-delà des mots

De leur apparition aux multiples interprétations dont ils font l’objet, les textes sacrés ont toujours été soumis à des débats parfois brûlants. Et le sujet pour le moins houleux de l’égalité hommes/femmes n’y échappe pas : il est même directement en ligne de mire. Il convient donc de revenir à ces lignes qui ont traversé les âges, et en particulier les passages concernant les hommes et les femmes, leur relation si tourmentée, si profonde. Pour cela, Respect Mag a fait appel à trois figures des religions monothéistes en France : l’évêque Jacques Gaillot, le rabbin Floriane Chinsky et l’imam Tareq Oubrou, qui ont répondu présente avec sagesse.