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Immigration : la France, terre d’accueil ?

Écrit par Alexandra Luthereau

Le poids des clichés, le choc des réalités

Le poids des clichés, le choc des réalités par Alexandra Luthereau

Les clichés sur les immigrés et les étrangers ont la vie dure. Et, malgré la publication régulière de chiffres, certes pas toujours facile à décrypter, ils restent vivaces quand ils ne sont pas entretenus et instrumentalisés par les politiques. Faisons le point.

Les clichés sur les immigrés et les étrangers ont la vie dure. Et malgré la publication régulière de chiffres, certes pas toujours facile à décrypter, ils restent vivaces quand ils ne sont pas entretenus et instrumentalisés par les politiques. Faisons le point.

François Gemenne : « La France a besoin d’immigrés pour des raisons économiques, mais surtout pour se projeter dans l’avenir »

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© AFP Photo

François Gemenne, politologue et expert des flux migratoires, a co-écrit avec Michel Agier, anthropologue, le texte-manifeste « Soyons réalistes : 10 raisons d’ouvrir les frontières ». Pour Respect Mag, il réagit à ces clichés régulièrement véhiculés sur l’immigration et les immigrés et nous parle des raisons qui ont poussé les deux chercheurs à publier ce manifeste sous forme de 10 propositions.

Que pensez-vous de l’idée selon laquelle il y aurait trop d’immigrés en France ?
Je suis frappé par le décalage entre la perception qu’ont les gens de l’immigration et la réalité. C’est vrai pour l’immigration, mais également concernant la place de l’islam. Quand on demande aux Français combien il y a de musulmans dans leur pays selon eux, ils répondent quelque chose de l’ordre de 35% alors qu’il y en a en réalité moins de 10%. Je suis également frappé par la perception de l’augmentation du nombre d’étrangers, qui serait forte, par la perception de l’origine des étrangers en France, alors que la plupart sont européens, et enfin par la confusion entre immigrés et étrangers.

Pourtant quand on fait des recherches, il existe des articles, des études qui éclairent sur la réalité de l’immigration, pourquoi les Français ont-ils alors cette perception ?
Il existe une certaine opacité des chiffres qui restent entretenus. Honnêtement, ce n’est pas toujours facile de s’y retrouver dans les statistiques qu’elles soient fournies par l’Ined, l’Insee, le ministère de l’intérieur, parce que ce ne sont pas toujours les mêmes unités de comparaison, les mêmes base de calcul. Tout cela entretient la confusion entre les chiffres et donc leur instrumentalisation à des fins politiques. Il y a encore du travail à fournir de la part des chercheurs pour rendre les chiffres plus accessibles et les vulgariser.

« La France doit abandonner cette idée que son territoire s’arrête au pourtour de l’Hexagone et que le territoire français n’appartient qu’aux Français »

Autre cliché : les immigrés accueillent plus d’immigrés qu’ailleurs en Europe.
La France en accueille proportionnellement moins que ses homologues européens de taille comparable. Cette baisse d’attractivité du pays devrait être un motif d’inquiétude. Un pays qui va bien est un pays qui attire les immigrés. Et c’est un cercle vicieux : moins vous accueillez d’immigrés, moins ils viendront.

Comment expliquer ce manque d’attractivité de la France ?
Ce n’est pas uniquement dû à la situation économique, mais aussi à leur perception du traitement des immigrés en France. Ils savent qu’ils seront d’avantage discriminés, que les capacités d’accueil de la France sont insuffisantes, que les systèmes administratifs relèvent du parcours du combattant… Ils savent qu’ils auront moins d’opportunités en général.

Et pourtant la France a besoin d’immigrés ?
Elle en a besoin pour des raisons économiques, mais surtout pour se projeter dans l’avenir. La France est un état où existe une sorte de conjonction entre le pays géographique, le territoire et le peuple qui y habite. C’est ce que dit Nadine Morano quand elle dit que la France est un pays de race blanche. Pourtant pour se projeter dans l’avenir, la France doit abandonner cette idée que son territoire s’arrête au pourtour de l’Hexagone et que le territoire français n’appartient qu’aux Français. Les Français sont partout dans le monde et il faut que le monde soit aussi en France. C’est évident que cet enjeu est extrêmement difficile culturellement à intégrer, mais c’est le sens de la marche de l’histoire.

« Voir l’immigration selon une logique comptable, c’est l’instrumentalisation qui ouvre la porte aux questions d’immigration choisie ou immigration subie »

Aucun politique ne tient ce discours là…
Les politiques sont aujourd’hui tétanisés sur cette question de l’immigration parce qu’ils ont peur de la manière dont leurs propos seraient récupérer serait en prenant position sur cette question confisquée par l’extrême droite. Seul le Front national ose émettre une opinion politique sur l’immigration. Les autres se contentent d’une politique strictement managériale, en s’alignant sur la gestion du gouvernement précédent. Le plus frappant, c’est de voir ce discours oxymorique du gouvernement actuel entre fermeté et humanité.

Enfin, dans le discours public, on entend souvent que les immigrés viennent en France toucher des aides sociales…
Démontrons-le par l’absurde : un immigré va donc quitter sa terre natale, sa famille, ses amis, va payer plusieurs milliers d’euros à un passeur, va risquer sa vie en Méditerranée, il va faire l’objet en France de discriminations, dans des conditions d’accueil misérables, de manière à pouvoir toucher quelques allocations familiales, un peu de chômage. Sérieusement, qui peut croire ça ?

… et donc qu’ils coûtent cher à la collectivité.
Il est impossible d’avoir des chiffres précis, même si les études montrent souvent que les immigrés ont tendance à rapporter davantage qu’ils ne coûtent. J’ai tendance à considérer que chaque individu coûte et rapporte à la société, et ce qui fait une société, c’est le principe de solidarité entre les individus. Voir l’immigration selon une logique comptable, c’est l’instrumentalisation qui ouvre la porte aux questions d’immigration choisie ou immigration subie. J’ai donc tendance à refuser de m’engouffrer là-dedans. Les personnes âgées coûtent cher, est-ce pour cela qu’il faut arrêter la recherche médicale et ralentir le progrès de l’espérance de vie ? Ce calcul comptable enferme l’individu dans une logique purement utilitariste, en cela c’est une grande victoire de d’extrême droite que d’avoir réussi à enfermer le débat sur cette question du coût.

Pourquoi avoir écrit ce plaidoyer prônant l’ouverture des frontières ?
L’objectif était au moins de poser la question sur la place publique et de montrer que la question de l’ouverture des frontières n’était pas une utopie naïve mais que cela pouvait être une projet pragmatique et réaliste. C’est un texte qui a connu un retentissement qui nous a dépassé. Le texte a été publié dans d’autres médias à l’étranger. Preuve que ces questions trouvent un certain écho.

« Le but premier de la politique, c’est d’essayer d’améliorer la vie des gens, de la rendre plus heureuse »

Comment ce texte est né ?
Ce plaidoyer s’appuie sur les travaux de recherches intitulées « Mobglob » dont un des axes de travail prévoit la construction de scénarios sur la question de l’ouverture ou non des frontières dans le monde. L’idée est d’étudier quelles en seraient ses conséquences pratiques. Les 10 propositions développées sont issues de ce travail. C’est ce que nous pouvons faire, nous, en tant que chercheur : proposer ces idées, les tester, essayer de les diffuser. Après nous sommes bien évidemment tout à fait prêts à travailler avec des politiques et des institutions qui veulent se saisir du sujet.

Dans ce texte, vous ne parlez pas seulement des raisons économiques, démographiques… mais vous parlez aussi d’humanité…
Le but premier de la politique c’est d’essayer d’améliorer la vie des gens, de la rendre plus heureuse. Pourtant, aujourd’hui, on a l’impression que le débat politique perd de vue cet objectif et que l’on s’attarde sur des indicateurs qui sont très détachés de la vie des gens.

D’ailleurs, comment ont réagi les politiques à ce plaidoyer ?
En France, beaucoup de politiques ont souhaité nous rencontrer, nous ont invité à des conférences dans leur circonscription. Beaucoup me disent que l’idée leur ait très sympathique, que c’est une idée qu’ils soutiennent à titre personnel, mais qu’ils ne peuvent pas l’exprimer publiquement, car ce serait inaudible dans le débat public. En Belgique, les Verts ont décidé de monter un groupe de travail et de lancer la question dans le débat publique.

Soyons réalistes : 10 raisons d’ouvrir les frontières

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© AFP Photo / Nikolay Doychinov

Au moment où l’Europe reste démunie face à l’arrivée des migrants, deux chercheurs qui travaillent sur les flux migratoires prennent à contre-pied le discours dominant. Voici leur plaidoyer.

Entre 2000 et 2014, 40 000 migrants sont morts aux frontières, dont 22 000 en tentant de rejoindre l’Europe, qui est aujourd’hui devenue, pour eux, la destination la plus dangereuse au monde. Pour la seule année 2014, plus de 3 500 sont morts noyés en Méditerranée.

Le décompte macabre continue chaque jour. Et les survivants sont bloqués aux frontières externes, mais aussi internes de l’Europe (comme ces derniers jours entre l’Italie et la France), multipliant les situations de mise à l’écart, de violence et d’humiliation. Cela au nom d’une raison d’États européens qui disent répondre aux peurs et aux demandes des habitants pour plus de sécurité, de contention et d’imperméabilité.

Et pourtant, nous affirmons qu’il serait plus rationnel, plus juste, plus sûr, d’ouvrir les frontières. A l’opposé de l’idée trop répandue dans les médias et les discours politiques, cette proposition n’a rien d’un fantasme naïf et irréaliste. Au contraire : c’est l’ouverture des frontières qui permettrait enfin de sortir d’un engrenage de violences qui a déjà fait des milliers de morts parmi les migrants, et de dessiner un horizon pour un véritable projet politique européen en matière d’asile et d’immigration.

Voici dix raisons pour lesquelles il faut ouvrir les frontières :


1. Parce que fermer les frontières ne sert à rien
Notre premier argument est de bon sens. Le fait migratoire est un fait social, une réalité du monde contemporain, auquel il est absurde de vouloir résister. Vouloir empêcher les migrations est aussi vain que de vouloir empêcher la nuit de succéder au jour. Les gens ne choisissent pas de migrer ou de rester parce qu’une frontière est ouverte ou fermée.

L’idée que la fermeture des frontières puisse limiter les flux migratoires est irréaliste et criminelle, et méconnaît complètement la réalité des migrations. Elle ne fait que rendre les déplacements plus précaires, plus coûteux et plus dangereux, transformant la Méditerranée en charnier. Ouvrir les frontières, c’est avant tout permettre aux gens de migrer dans des conditions sûres et dignes, c’est mettre un terme à la tragédie qui se joue aux frontières de l’Europe.


2. Pour lutter contre les passeurs
Ouvrir les frontières, légaliser les mobilités de tous, c’est tuer dans l’œuf le business de ceux qui ont fait profession du trafic de cargaisons humaines, en profitant de plus en plus, et de manière de plus en plus dangereuse, d’une économie de la prohibition. Ouvrir les frontières, c’est la manière la plus efficace de lutter contre les passeurs. C’est permettre aux migrants d’arriver en avion plutôt qu’en bateau.

3. Parce que l’invasion annoncée est un fantasme
Aucune enquête n’a prouvé la véracité des «appels d’air» ou des «invasions» tant annoncés et fantasmés. La construction du mur entre le Mexique et les États-Unis n’a nullement ralenti les flux migratoires entre les deux pays, pas plus que l’ouverture de la frontière entre l’Inde et le Népal n’a provoqué d’afflux massifs de migrants, comme l’ouverture des frontières au sein de l’Europe de Schengen.

Ni l’opération de sauvetage Mare Nostrum, menée par l’Italie en 2014, ni les régularisations de migrants en situation irrégulière (600 000 en Espagne en 2005, 500 000 en Italie en 2006, près de cinq millions aux États-Unis en 2014, etc.) n’ont jamais provoqué d’augmentation soudaine et significative de la migration «clandestine». Elles ont juste permis de commencer à réconcilier les migrants avec leurs sociétés de départ et de destination.


4. Pour permettre aux migrants de rentrer au pays
Argument paradoxal, et pourtant : ouvrir la frontière, c’est certes laisser entrer le migrant, mais c’est aussi lui permettre de repartir sans inquiétude. Beaucoup de migrants sont aujourd’hui coincés dans leur pays de destination, par peur de ne plus pouvoir y revenir ensuite si jamais ils en sortaient.Ouvrir les frontières rendrait la mobilité plus fluide, et permettrait à des milliers de migrants de rentrer au pays voir une famille qu’ils n’ont parfois pas revue depuis plusieurs années.

5. Parce que les migrants pourront déployer tout leur potentiel économique
Toutes les études montrent que la contribution économique des migrants à leur pays de destination est d’autant plus positive que leur situation y est sûre et légale. Rendre toutes les migrations légales ferait de facto disparaître l’immigration «clandestine», et permettrait aux migrants de déployer leur plein potentiel économique dans le pays d’accueil.

Leur contribution économique est aussi dirigée vers leur pays d’origine: les transferts financiers des migrants vers leurs familles représentent trois fois le montant de l’aide officielle au développement versé par les pays industrialisés. Il est absurde de lier l’aide au développement au contrôle des migrations puisque au contraire, c’est la mobilité qui est un facteur potentiellement puissant de développement.


6. Pour permettre un progrès social
L’embauche des travailleurs étrangers en situation irrégulière dans les pays riches est un «dumping social», l’équivalent d’une «délocalisation sur place»: les pires conditions sociales sont imposées à des travailleurs sans droits. La légalisation des migrants leur donnerait accès aux mêmes droits et aux mêmes rémunérations que les autres salariés.

Elle rendrait visible leur participation à l’économie du pays d’accueil, notamment par leur contribution – et celle de leurs employeurs – aux prestations sociales. Par nature, la migration «illégale» n’existe plus avec des frontières ouvertes. Les situations de précarité administrative disparaissent et les conditions de travail s’améliorent et s’harmonisent.


7. Parce que la liberté de circulation est un droit fondamental
Le droit de quitter son pays est inscrit dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. C’est une question de liberté et d’égalité. Le destin des uns et des autres est déterminé par l’endroit où ils/elles sont né/e/s. C’est la fermeture des frontières qui crée le privilège du lieu de naissance, cette inégalité insupportable. L’ouverture des frontières reconnaît la légitimité de toute migration, et le droit à la mobilité de chacun.

8. Pour mieux connaître les migrants et mieux protéger ceux qui en ont besoin
Il faut le répéter : ouvrir les frontières, ce n’est pas supprimer les frontières. Soyons légalistes : le fait d’autoriser les libres circulations permettrait de mieux les accompagner, de savoir où vont les migrants et dans quelles conditions. C’est s’assurer que les migrations se déroulent dans les meilleures conditions possibles pour tous, et que ceux qui ont besoin d’être protégés le soient effectivement.

9. Parce qu’il est possible de remettre l’hospitalité au centre de la politique
Des voisins solidaires et mobilisés, un tissu associatif dense capable d’organiser l’accueil des étrangers et aider leur insertion, des villes qui créent de meilleures conditions de logement en centres d’accueil pour les errants : telles sont les formes d’une hospitalité sans condition qui existent déjà dans la société et qu’un gouvernement aurait la possibilité de mobiliser et d’aider, à l’opposé de la guerre aux migrants qui forme aujourd’hui le régime officiel de pensée et d’action.

10. Pour réaffirmer l’unité de l’Homme
Dans les années 1930, les juifs ou les exilés espagnols étaient devenus des «indésirables». Aujourd’hui, face au retour de l’idée qu’une partie des humains sont indésirables, nous avons le choix de réaffirmer l’unité de l’Homme et traduire cette idée en politique. Contre l’obscurantisme, il s’agit simplement de relancer l’humanisme.

Michel Agier et François Gemenne

Bio express
MICHEL AGIER est anthropologue, directeur de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement et directeur d’études à l’EHESS. Il a publié, aux Éditions La Découverte, «la Condition cosmopolite» (2013) et «Un monde de camps» (sous sa direction, 2014).

FRANÇOIS GEMENNE est politologue, enseignant aux universités de Liège et de Versailles-Saint-Quentin, directeur exécutif du programme Politiques de la Terre à Sciences-Po. Il va publier, en 2016, «Vive l’immigration», aux Éditions La Découverte.