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Vieillir en 2016, c'est grave ?

Écrit par la rédaction de Respect mag

Les seniors sont-ils trop jeunes pour être vieux ?

Les seniors sont-ils trop jeunes pour être vieux par la rédaction de Respect mag


Une naissance est enregistrée toutes les 42 secondes en France, tandis qu’un nouveau senior apparait toutes les 37 secondes. L’espérance de vie s’allonge. Notre pays vieillit. Dans ce contexte, s’interroger sur les contours des mots « seniors » et « vieux », c’est dessiner le profil de notre vivre-ensemble, demain. Alors, selon vous, qu’est-ce qu’être vieux ? A partir de quand l’est-on ? Et que signifie senior, en pratique ? N’est-ce qu’une nuance « politiquement correcte » ? Rencontre avec des habitants du 93… Avant d’aller voir sous forme de vignettes interactives, du côté des fonctions et de l’emploi. Savez-vous que l’on est has been à 55 ans en entreprise mais que le doyen de l’assemblée nationale a 86 ans ? Car il semblerait que nous n’ayons pas l’âge de nos artères, mais celui de notre profession. Le sociologue Serge Guérin est peut-être l’un des plus informés à ce sujet. Nous avons rencontré l’auteur de 10 idées à combattre à propos des seniors pour nous aider à déconstruire les préjugés les plus courants sur les seniors alors même que leur apport à la société est très important. « Auparavant, nous dira-t-il, chacun avait un uniforme, enfant, adulte, vieux. A présent les âges sont des processus et non des statuts à apporter ». De nouveaux seniors apparaissent, que Serge Guérin appelle des boomers-bohèmes ou boobos, une génération de « vieux jeunes » proche des valeurs soixante-huitardes…


Vieux, Seniors, le poids des mots


Qu’est-ce qu’être vieux ? A partir de quel âge est-on vieux ? Qu’en est-il du terme « senior » ? A ces questions, chacun, selon son âge, son parcours, ses origines ou sa vision de la vie, apporte une réponse différente. Respect mag s’est promené dans les rues de Montreuil pour interroger les passants sur leur vision de la vieillesse. Les réponses recueillies témoignent de la diversité des représentations et des opinions sur « le grand âge », une notion si difficile à définir.

Lucette
Lucette, 65 ans, retraitée

On ne peut pas mettre les gens dans des catégories

Eric
Eric, 49 ans, vendeur en produits bio

Vieux c’est pas très beau à prononcer

Mohamed
Mohamed, 37 ans, artisan

Être vieux c’est la sagesse, le vécu

Charlène
Charlène, 18 ans, étudiante

Vieux c’est quand on est dépendant

Alex
Alex, 47 ans, demandeur d’emploi

Certains sont déjà vieux à 20 ans

Sandra
Sandra, 44 ans, secrétaire

Etre vieux c’est être en paix, sénior c’est du marketing

Emploi : à quel âge devient-on senior ?


« Personne » ne vieillit de la même façon. Tout dépend de l’activité qu’on exerce. Si elle suscite un fort et intense engagement physique, alors nous risquons de partir plus vite à la retraite : tel est le cas des sportifs, qui, bien souvent, tirent le rideau passé la quarantaine. Il convient, en outre, de relativiser ces données, étant entendu qu’être un senior n’est pas l’apanage de l’âge mais plutôt de l’expérience. On verra que la vieillesse ne sera pas la même pour peu que l’on chante ou que l’on tape le ballon. Roulez, jeunesse !
 
 

En entreprise
 

55 ans

C’est l’âge auquel débute la « troisième mi-temps » de votre carrière professionnelle, selon Ralph Hababou, spécialiste des seniors et auteur de Il y a de l’or dans Senior.

Dans la fonction publique
     

De 65 à 67 ans

source : service-public.fr

Dans la pub

Entre 60 et 70 ans

Un achat sur deux est fait par une personne âgée de plus de 50 ans, selon TNS Sofres. Une étude de la revue Décisions marketing montre que plus le mannequin senior se rapproche de l’âge du consommateur (entre 60 et 70 ans) plus la volonté d’achat sera élevée.

Dans les medias
   

Entre 70 et 80 ans

Le journalisme n’a pas d’âge, Michel Drucker (74 ans) et Jean-Pierre Elkabbach (78 ans) nous le prouvent quotidiennement.

60 ans

C’est l’âge auquel les acteurs se débarrassent des rôles d’aventuriers pour entrer dans ceux du personnage bienveillant et expérimenté (ou malfaisant) qui en apprend aux jeunes générations (Harrison Ford, Georges Clooney, Robert De Niro).

Dans la chanson
 

60 ans

A respectivement 56 ans, 57 et 54 ans, Patrick Bruel, Félix Gray ou encore Florent Pagny sont très prisés des seniors. Mais la star incontestée du public reste Franck Michael (68 ans), qui déchaîne les foules.

Dans le sport
 

Varie selon le sport

Football : 32 ans (moyenne établie par UFF Sport conseil)

Tennis : 33 ans (source : IRMES)

Rugby : 30 ans (source : Provale)

Handball : 36 ans (source : FFHB)

En politique
   

70 ans

227 sénateurs ont 60 ans et plus. Age du doyen de l’Assemblée nationale : 86 ans.

Serge Guérin : « Un senior est toujours un acteur social »

Le senior serait oisif, riche, impotent, dépendant, seul et sans vie affective et sexuelle… Serge Guérin, sociologue, spécialiste des questions liées au vieillissement, s’est attelé à déconstruire ces stéréotypes dans son livre 10 idées à combattre à propos des seniors (publié en mars 2015 par les éditions Michalon). Il nous explique comment les seniors peuvent être une opportunité.

Avant toute chose, quel terme est le plus approprié pour désigner les plus de 60 ans : vieux, senior, personne âgée, troisième âge… ?
Mal nommer les choses c’est ajouter de la confusion. Par ailleurs, il faut croire que nous sommes mal à l’aise avec l’âge. Il est difficile de nommer cet âge. Pour ce qui est des termes en tant que tels, senior est un terme générique qui fait référence à l’expérience. Silver, permet de dire que la personne âgée n’est pas une charge mais aussi un levier de transformation économique, social et culturel. Il faut aussi comprendre que les plus de 60 ans ne sont pas une catégorie homogène, ce n’est pas la même chose d’avoir 65 ans et 95, de vivre seul ou en couple, dans une grande métropole ou dans la France périphérique, d’avoir des revenus importants ou le seul minimum vieillesse…

Pourquoi les préjugés sur les vieux sont-ils si nombreux (économie, pouvoir d’achat, loisirs, appétence aux nouvelles technologies, sexualité…) et si ancrés ?
Aujourd’hui l’âgisme reste très présent. La jeunesse est associée au changement, au mouvement, à l’énergie… quand le vieillissement est connoté négativement. Pourtant prendre de l’âge fait partie de l’évolution de la vie. Et vieillir ce n’est pas seulement le déclin, la maladie, l’inactivité mais aussi créer, désirer, pratiquer, consommer, agir… Un senior est toujours un acteur social. On dit d’une personne à la retraite qu’elle est inactive alors qu’en fait beaucoup de ces soit-disants inactifs sont très actifs dans le tissu associatif par exemple.

« Il est nécessaire de comprendre que l’avancée en âge peut être une opportunité économique avec ce qu’on appelle la silver économie »

Plus que déconstruire des préjugés, votre livre invite à changer de paradigme : passez du soin au care, pensez les seniors comme une opportunité et une richesse plutôt qu’un fardeau, la dépendance comme un potentiel d’innovation et d’emplois … Est-ce là le message principal de votre livre Silver génération : 10 idées reçues à combattre à propos des seniors ?

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© AFP Photo / Jacques Demarthon

Finalement, en jouant sur les mots, je dirais qu’il faudrait rajeunir le regard sur l’âge. Une personne de 60 ans aujourd’hui n’a rien à voir avec une personne de 60 ans d’il y a 30 ans. Nous avons complètement changé et pourtant notre regard sur l’âge n’a pas changé. Aujourd’hui, d’un coup, à partir de 60 ans on se retrouve en 1915. Renouveler nos représentations est important d’un point de vue spirituel et philosophique. Il est nécessaire de comprendre que l’avancée en âge peut être une opportunité économique avec ce qu’on appelle la silver économie, une aubaine sociale par l’engagement des seniors dans l’associatif, les solidarités de proximité. Le tiers des maires, en particulier dans les petites bourgades sont des personnes à la retraite qui contribuent à dynamiser le territoire. Ce nécessaire changement de regard est dans notre intérêt à tous puisque les seniors sont de plus en plus nombreux. Depuis fin 2015, pour la première fois, les plus de 60 ans sont plus nombreux que les moins de 20 ans. Et aujourd’hui une personne de plus de 60 ans a devant elle, 25 ou 30 années de belles années. Dans cette optique, ils construisent leur avenir au même titre qu’un trentenaire.

On parle beaucoup de Silver Economie mais il s’agit plutôt de silver société non ?
C’est ce que j’appelle la seniorisation de la société c’est-à-dire penser la société sans oublier personne. Sachant que tout le monde y gagne. Une société plus inclusive, qui prenne en compte les plus fragiles est une société plus facile à vivre et agréable pour tout le monde. Par exemple, le développement des plateformes plutôt que les marches dans les bus facilite l’accès aux transports pour les personnes âgées mais aussi les personnes handicapées, les parents avec poussette, les enfants.

« Jamais le partage et les échanges intergénérationnels n’ont été aussi présents »

C’est dans l’emploi que les discriminations aux seniors sont les plus criantes. Est-ce qu’il y a des signes d’amélioration ?
Les seniors sont ceux qui subissent le plus la hausse du chômage. Le taux de demandeurs d’emploi seniors a augmenté de 10% en 2015. Aujourd’hui, l’âge est un des motifs majeurs de discrimination à l’emploi. Parallèlement à cette accentuation, il existe des entreprises, plutôt minoritaires, qui agissent sur la question. Certaines ayant consciences de l’importance d’une clientèle âgée emploient des seniors, ou bien s’appuient sur une expertise spécifique portée par des salariés expérimentés. D’autres travaillent sur la question des salariés aidants… Ainsi il y a un double mouvement avec d’un côté une exclusion très forte des seniors dans le monde du travail et de l’autre l’inclusion pour certaines entreprises.

Dans votre livre vous établissez un parallèle entre transition démographique et transition écologique, et entre seniorisation de la société et développement durable avec les concepts de mobilité douce, rallongement du cycle de vie des produits, économie circulaire, agriculture locale voire familiale et raisonnée ? Pourriez-vous expliquer votre idée ?
La transition énergétique comporte deux idées. D’une part, elle est synonyme de nouveaux emplois verts et s’accompagne d’un changement de comportement dans notre consommation. Quand on compare avec les seniors, des similitudes apparaissent. Ce qu’on appelle la silver économie crée des emplois et la transition démographique demande un changement d’attitude. Dans les deux cas, il y a une vision économique et une vision sociétale.

« Entre la démarche développement durable, économie sociale et solidaire et l’intergénérationnelle il y a de fortes cohérences »

Voyez-vous des signes positifs de changement de regard sur les seniors ?
Déjà, je ne vois pas comment on peut exclure toute une partie de la population. Et en fait, aujourd’hui, la société a largement pris conscience des nécessités de la transmission. A mon sens, jamais le partage et les échanges intergénérationnels, n’ont été aussi présents. Il faut aussi prendre en compte l’impulsion de la silver économie. Je ne parlerais pas de révolution mais d’évolutions positives.

Est-ce que la montée en puissance de l’économie sociale et solidaire participe à cette évolution ?
Entre la démarche développement durable, économie sociale et solidaire et l’intergénérationnel, il y a de fortes cohérences. Notamment sur la vision long-termiste plutôt que celle d’une rentabilité immédiate. C’est ce qu’illustre très bien la prévention souvent développée dans l’ESS. Ainsi ce secteur a un rôle à jouer dans l’accompagnement et le soutien dans la transition démographique sans pour autant remplacer le rôle de l’État. Et en étant attentif à ne pas faire “à la place de” ni “pour” mais bien “avec” les seniors.

Propos recueillis par Alexandra Luthereau