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Immigration : la France, terre d’accueil ?

Écrit par Hélène Jaffiol

Pourquoi ne choisissent-ils plus la France ?

Pourquoi ne choisissent-ils plus la France ? par Hélène Jaffiol


Mi-septembre, le manque d’envie des migrants pour la France avait bousculé nos certitudes. Les autorités françaises venaient de s’engager à accueillir, en deux ans, 24 000 réfugiés humanitaires (Syrie, Irak, Érythrée, Soudan..). Mais le message était retombé, presque inaudible, dans les immenses centres d’accueil allemands. Quelques jours plus tard, un premier contingent de quelque 520 réfugiés arrivait en région parisienne. Depuis, cinquante d’entre eux ont préféré repartir en Allemagne ou poursuivre leur route ailleurs. Pourquoi la France ne fait-elle plus rêver les migrants ? Éléments de réponse avec Jacques Attali et rencontre avec Sabreen Al-Rassace, qui accueille depuis 2012 des réfugiés syriens dans son bureau de la Mairie du XXème.

Jacques Attali : « Si nous nous fermons, nous décrocherons très vite »

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© Jaqen (Niccolò Caranti) / CC BY-SA 3.0
Selon Jacques Attali, la France, a intérêt à « bien » accueillir les migrants qui frappent à la porte de la France.

Vous dénoncez le fait que la France n’accueille « pas bien » les migrants. Pourquoi y a-t-il eu si peu d’engagement en France au plus fort de la crise des migrants ?
Des migrants, il y en a 200 000 par an. La France fait ce qu’elle peut. Mais, en même temps, comme elle n’a pas de tradition d’accueil facile – car elle a choisi d’être un pays agricole et non pas maritime –, culturellement, elle est moins ouverte aux étrangers. Ce qui est idiot, car son peuple est constitué d’étrangers. Toute son histoire est ainsi faite. Elle a toujours été réticente. Elle a expulsé les juifs, puis les protestants. Il y a une tradition de méfiance qui lui est néfaste. A chaque fois que la France a expulsé les étrangers, cela a été très mauvais pour elle.

Pourquoi la France est-elle moins généreuse que l’Allemagne ?
D’abord, l’Allemagne a beaucoup à se faire pardonner. L’Allemagne a une histoire épouvantable à l’égard des étrangers. Mais là, c’est conjoncturel parce que l’Allemagne a un problème démographique.

Dans un entretien accordé à France 2, en octobre, vous avez expliqué : « Si nous nous replions sur nous-mêmes, nous sommes morts. » C’est-à-dire ?
Nous sommes morts dans le sens où nous allons nous suicider. Démographiquement, culturellement, économiquement. Le monde de sept milliards de personnes a beaucoup de choses à apporter aux uns et aux autres. Et si nous nous fermons et que nous n’écoutons pas les autres, nous décrocherons très vite. Et nous serons comme un coureur cycliste qui sort du peloton.

Propos recueillis par Philippe Lesaffre

Ahmed_et_Sabreen
Sabreen Al-Rassace © Hélène Jaffiol

Sabreen Al-Rassace a les traits tirés. Chaque jour, à la permanence de l’association Revivre hébergée dans la mairie du XXe arrondissement (Paris), cette arabophone originaire de Djibouti s’emploie à guider les réfugiées syriens fraichement arrivés en France. Leur ressenti, dans les méandres de la patrie des « droits de l’Homme », est aussi à la même température. Selon Sabreen, un mot en arabe résume la violence de l’atterrissage : insidam, un « choc » psychologique. La débrouille dans la rue, la « torture » administrative.

Plus une « terre d’arrivée » qu’une terre d’accueil

Aussi, les migrants plébiscitent aujourd’hui l’Allemagne, loin devant la France. Terre d’accueil pragmatique contre « terre d’arrivée » plus brouillonne. Reste une percée positive : l’engagement pris par l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et des apatrides) pour accélérer la cadence des dossiers d’asile, en particulier ceux des réfugiés syriens.

Un peu perdu, Ahmed [le prénom a été modifié] pousse quelques minutes plus tard la porte du bureau de Sabreen. A 22 ans, cet étudiant syrien originaire d’Idlib, amoureux de la muse métallique de Gustave Eiffel, a bravé, lui, tous ceux qui lui disaient de ne pas choisir la France.

Ahmed : « On m’a dit : Si tu vas en France, tu seras un sans-abri. »

La fuite de Syrie

En 2012, j’ai été arrêté à un barrage de l’armée de Bachar el-Assad. Les soldats remarquent, sur mon passeport, ma région de naissance, Jabal al-Zawiya [bastion de la rébellion, Nord-ouest de la Syrie]. Ils m’ont alors emmené avec eux. J’ai été retenu pendant six heures et torturé. Au plafond, une corde était déjà prête pour moi. Je dois la vie à un officier qui m’a laissé une minute pour filer. Après cela, j’avais de plus en plus peur de me retrouver enrôler de force dans l’armée de Bachar. Alors, j’ai décidé de fuir en Turquie, en mars 2015, et en septembre, j’ai fait la traversée vers l’Europe.

La France, envers et contre tou(s)

Arrivé en Grèce, je ne rêvais que de France. Je ne me voyais pas ailleurs. En Syrie, je visitais Paris et la Tour Eiffel sur Google Earth. Mais, sur le trajet jusqu’en Autriche, les autres réfugiés me disaient tous la même chose : « Tu seras très mal accueilli en France ». Au téléphone, mon frère – réfugié en Suède – s’énerve : « Tu es fou ! Si tu y vas, tu ne seras qu’un mutacharid [clochard en arabe] ». J’ai quand même fini par arriver en Suisse. Là-bas, un réfugié syrien tente, à nouveau, de me faire changer d’avis. Le 2 octobre, je débarquais gare de Lyon.

L’errance

Même si je suis très heureux d’être à Paris, c’est très dur. En Allemagne, on est pris en charge tout de suite. Tout est carré. Ici, il n’y a pas vraiment d’accueil. A Paris, j’ai dormi plusieurs nuits dehors, puis dans une voiture porte de Saint-Ouen. J’étais perdu. Heureusement, j’ai rencontré des gens qui m’ont aidé, dont un professeur d’origine algérienne. Grâce à lui, je suis aujourd’hui hébergé dans un petit appartement dans le 10e arrondissement. Je peux y rester jusqu’au début du mois de janvier. J’ai eu de la chance. Les gens en France sont bien plus accueillants que les autorités.

Témoignage recueilli et traduit avec Michael Maschek, photographe arabophone

Olivier Clochard : « le statut de réfugiés ne signifie pas la fin des ennuis »

Olivier Clochard est chargé de recherche au CNRS, spécialiste des problématiques migratoires. Nous l’avons interrogé sur les raisons de la désaffection relative des migrants pour la France.

Pourquoi les migrants se détournent-ils de la France au profit de l’Allemagne ?
Les migrants sont aujourd’hui ultra-connectés, sur Internet, les réseaux sociaux. Ils voient les conditions de vie épouvantables à Paris, ou à Calais. Cela n’encourage pas les migrants à tenter une procédure d’asile en France. Après, il y a aussi des raisons plus profondes. Le réseau familial et amical joue un rôle extrêmement important. Il faut déjà un noyau dur bien intégré sur place. Pour les Syriens, les Afghans, les Irakiens, c’est davantage l’Allemagne et la Suède. Les migrants cherchent, avant tout, un bien-être affectif qui va leur permettre de s’intégrer dans leur nouveau pays.

« L’accueil de la France est un peu paradoxal »

La France n’est-elle pas davantage la terre d’accueil souhaitée par d’autres migrants – comme ceux d’Afrique sub-saharienne, du Kosovo…- rejetés, eux, parce que ‘migrants économiques’ ?
Il faut faire très attention aux images qu’on fabrique. L’archétype actuel est le réfugié syrien. Mais il y a des violences économiques, notamment en Afrique sub-saharienne, qui sont comparables à celles d’une guerre. On trouve, c’est vrai, davantage de migrants qui rêvent de France dans les pays africains de l’ancien empire colonial, par exemple, plutôt qu’en Syrie et en Irak. C’est un paradoxe : La France est prête à accueillir près de 30 000 réfugiés, mais en priorité parmi des nationalités [Syrie, Irak, Afghanistan, Erythrée, Soudan] bien moins attirées par la France. Contrairement aux autres.

« Il faudrait accompagner davantage les réfugiés dans l’après »

Mais si on arrive à l’avoir ce statut de réfugiés, est-ce la fin des ennuis ?
Il y a très peu d’études en France sur l’après. Comme si une fois obtenu, le statut – ou la protection subsidiaire- réglait tous les problèmes. Ce n’est pas le cas. Dans les années 70, des centres provisoires d’hébergement (CPH) avaient été créés pour favoriser l’intégration. Mais les gouvernements successifs n’y ont accordé que peu d’intérêt. Il faudrait accompagner davantage les réfugiés. Mais nous sommes dans un tel contexte de restrictions budgétaires, que de proposer cela est difficilement envisageable, même si cela est très souhaitable.


Titre du service
Le chiffre de l’OCDE
En France, les immigrés récents (moins de 5 ans) ont un taux d’emploi de près de 25 points inférieur à celui des personnes nées dans le pays. Dans les autres pays européens, il est en moyenne de 12 points inférieurs.

Le guide du migrant : quel accueil en France, Allemagne, Angleterre et en Suède ?

Les chiffres ne concernent que les demandeurs d’asile qui se sont enregistrés ou les migrants légaux.


Nombre de demandeurs d'asile

Pays d'origine

Taux d'acceptation des demandes

Accès à l'emploi

Hébergement

Allocations

Dernières mesures prises par les autorités

Et pour les autres migrants ?

France, terre d’immigration »

Où se sont installées les précédentes vagues d’immigration en France ? Les régions de l’accueil, hier, sont-elles encore celles d’aujourd’hui ? Nationalités représentées, répartition sur le territoire régional, difficultés sur le marché du travail, acquisition (ou non) de la nationalité française : tour de France de cette immigration qui a façonné l’identité de nos régions.

Selon l’Insee, est immigrée une personne née étrangère, dans un pays étranger, et qui vit en France. L’acquisition de la nationalité française ne modifie pas ce caractère.

Avertissement : les informations données sont issues des rapports de l’Insee réalisés entre 1999 et 2012. Elles ne prennent pas en compte les évolutions ultra-récentes.


Où sont installés les descendants d’immigrés ?
• En Île-de-France : pour les descendants de l’immigration portugaise, 1/3 des descendants du Maghreb, près de la moitié des descendants d’immigrés d’Asie et six descendants d’immigrés d’Afrique noire sur 10
• Dans la région Midi-Pyrénées, le Languedoc-Roussillon : pour ceux de l’immigration espagnole
• Dans la région PACA: pour ceux d’ascendance italienne maghrébine
• Dans l’Est de la France (Alsace, Lorraine et Franche-Comté) : pour 1/5 des descendants d’immigrés turcs
Source : Insee 2012*

*Tendance lourde mais pas absolue

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