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Immigration : la France, terre d’accueil ?

Écrit par Mounir Belhidaoui

Histoire d’une immigration « à la française »

Histoire d’une immigration « à la française » par Mounir Belhidaoui

Dossier mis à jour le 25 février 2016

L’ÉDITO

Migrants, immigrés, les mots ont une signification qui se perd dans le dédale de nos ressentiments. Alors que 69% des Français estiment qu’il y a « trop d’immigrés », soit 20 points de plus qu’en 2009, que 29% seulement jugent que « l’immense majorité des immigrés, installés en France ces trente dernières années est bien intégrée », ce dossier s’interroge : la France, peut-elle encore se considérer comme une terre d’accueil ? Vagues migratoires sous pronostic vital, immigrations sous couvre-feu économique… Le choc des images brouille des réalités humaines qui nous concernent tous. Réfugiés, immigrés, associatifs et politiques, ils nous répondent.

Valérie Aider

L’actualité récente jette, une nouvelle fois, un coup de projecteur sur l’immigration. Celle-ci ne date pourtant pas d’hier. En cela, le drame des migrants rejoint l’histoire de notre immigration à la française. De rappel précis des termes à employer à la chronologie de l’arrivée de milliers d’âmes provenant de contrées éloignées, retour sur un pan de notre identité.

De « l’immigré » au « migrant » : si proches mais si loin

Les mots ont un sens, mais ils ont aussi une géographie, un lieu dans cet espace-temps de la mobilité des peuples. Il convient de revenir sur quelques définitions qui ont fait l’objet de récupérations banalisées. Le brouhaha médiatique n’a pas aidé, la confusion s’est installée, les propos mélangés. Qu’est-ce qu’un étranger ? Un immigré ? Un migrant ? Un réfugié ? Loin des débats passionnés en direct à la télé, retour sur des définitions fondamentales.

letranger

L’ÉTRANGER

Jusqu’au début du 19ème siècle, « l’étranger » était celui qu’on ne connaissait pas. Aude Rabaud, docteure en sociologie et maître de conférences à l’Université Paris Diderot, ajoute qu’il était un individu qui « suscitait la défiance et la méfiance », dans la mesure « où on ne le connaissait pas, ni lui ni ses antécédents ». Il n’apportait aucune fiabilité sur sa famille, sa ou ses propriété(s). En clair, un visage qui n’était absolument pas familier qui arrivait sur une terre dont il ne maîtrisait pas les us et coutumes. Socialement, les bases sont posées. Sur le plan de la juridiction, la notion d’ « étranger » va s’affirmer à la fin du 19ème siècle, pour établir une claire distinction avec les nationaux, qui va conférer de facto plus de droits au « Français de souche ». La notion de « qualité de Français » entre même dans la Constitution. L’identité de l’étranger, bien que paradoxale car apatride, a varié ensuite en fonction du sentiment d’appartenance nationale.

Illustration : couverture de « L’étranger » d’Albert Camus aux éditions Folio

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L’IMMIGRÉ

La première définition de l’« immigré » est donnée par la convention de Rome, en 1924. Elle considère comme immigrant « tout étranger qui arrive dans un pays pour y chercher du travail et dans l’intention exprimée ou présumée de s’y établir de façon permanente ; est considéré comme simple travailleur tout étranger qui arrive dans le seul but de s’y établir temporairement ». Plus récemment, le Haut Conseil à l’intégration considère comme immigrée une personne née à l’étranger et entrée en France, afin d’y résider durablement. Le terme d’immigré est, depuis, soumis à la loi des statistiques, tant et si bien que le mot peut être galvaudé. Ayant changé de statut depuis presque un siècle, l’immigré est de moins en moins considéré pour sa force de travail « manuelle », mais « intellectuelle », dans l’attente d’exercer son métier en France ou de retourner dans son pays d’origine.

Illustration : tableau de Adolph von Menzel

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LE RÉFUGIÉ

Le Haut-Commissariat aux Nations unies pour les réfugiés (HCR) distingue nettement les termes de « réfugiés » et de « migrants ». Fuir une zone de guerre, la persécution, pour être protégé : voilà ce qui caractérise le réfugié, qui quitte un pays où il se sent menacé pour demander asile ailleurs. Le réfugié migre, poussé par le désespoir, dans l’idéal constant d’une vie meilleure. Il est reconnu spécifiquement comme tel, notamment par la Convention de Genève, et plus largement par le droit international. Dans son rapport de 2013, l’agence des Nations unies pour les réfugiés chiffre à 51 millions le nombre de personnes déracinées à travers le monde, en raison de persécutions, de conflits et situations de violences généralisées.

Illustration : Tableau de Markus Glatt © Wikimedia Commons / CC-BY-SA

migrants

LE MIGRANT

Le migrant peut très bien choisir la mobilité pour des raisons qui ne concernent en rien l’état politique d’un conflit. Il peut choisir de partir pour des raisons économiques, culturelles, politiques. Distinct juridiquement du terme de « réfugié », il l’est aussi devenu d’un point de vue médiatique. Ainsi, Barry Malone, de la chaîne Al Jazeera, a publié une tribune intitulée « Ne les appelez plus migrants », qui a fait l’effet d’un boom dans les médias outre-Manche, jusqu’aux États-Unis (La BBC et le Washington Post se sont saisis de la question). Mais si nous voulons une explication sémantique claire entre les termes de migrants et de réfugiés, il suffit de tourner les pages d’un dictionnaire. Le Larousse par exemple indique que le migrant effectue un « déplacement volontaire d’un pays dans un autre (…), pour des raisons économiques, politiques ou culturelles ».

Illustration : « Emigrants », tableau de Knut de Ekwal

L’immigration, ce grand voyage

Le terme d’immigration n’est rentré qu’en 1878 dans le dictionnaire de l’Académie française. Aux États-Unis, il commence à être mentionné à partir de la fin du 18ème siècle. Arméniens, Orientaux, Polonais, Hongrois : tous ont, d’une façon ou d’une autre, contribué à poser leur pierre à l’édifice migratoire de la France. Retour sur les dates clés.

1515 : Marignan

La bataille de Marignan donne le pays milanais à François 1er, qui en profite pour convier en France le déjà très renommé Léonard de Vinci. Le peintre arrive l’année suivante au Château du Clos-Lucé, à Amboise, après un voyage monté sur un mulet, parcourant les Alpes. Avec lui, trois peintures : « La Joconde », « Saint Jean-Baptiste » et « Sainte-Anne, la Vierge et l’enfant ». Il décèdera trois ans après dans ce même château.

Bataille de Marignan © Brulliot 1832 - RMN (Domaine de Chantilly)

1610-1617 : Concini

Concini, Italien d’origine, est le favori de la régente Marie de Médicis, auprès de qui il a une grande influence politique. Le maréchal de France a une très mauvaise réputation, en raison de ses origines italiennes. C’est le jeune Louis XIII, roi de France entre 1610 et 1643, qui le fera (vraisemblablement par le cardinal Richelieu) assassiner par ses courtisans.

Assassinat du maréchal d'Ancre © RMN / Abraham Hogenberg

1617 : Anne d'Autriche

La Reine Anne d’Autriche et le cardinal Mazarin, respectivement d’origine espagnole et italienne, règneront sur la France grâce à son mariage avec Louis XIII pour l’une, et de l’influence du conseiller sur la reine pour l’autre. La première fera preuve d’une audace et d’une intelligence rares à cette époque. Le second fut un des instigateurs de la diplomatie, rusé et habile.

Portrait d’Anne d’Autriche © Pierre Paul Rubens

1661-1715 : Louis XIV

Durant ses 54 années de règne personnel, Louis XIV engage son armée dans plus de 30 conflits. Cette armée est cosmopolite : un quart d’entre elle est composée d’étrangers.

Louis XIV au siège de Besançon en 1674 © Adam François van der Meulen

1789-1799 : la Révolution française

La Révolution française, en distinguant l’étranger du citoyen, proclame l’égalité de tous. Elle permet à l’étranger né en France d’acquérir la nationalité. La migration, dès lors, ne va cesser de progresser.

La prise de la Bastille © Jean-Pierre Houël - Bibliothèque nationale de France

1851 : recensement

Un recensement comptabilise pour la première fois les étrangers présents en France. Ils sont 1% sur une population totale de 36 millions d’habitants. L’Île-de-France, notamment, est alors en pleine expansion économique. La région a (déjà) besoin d’immigrés provenant des pays frontaliers, notamment de Belgique.

© DR

1920 : l'après-guerre

Parmi les Français en âge de travailler, un sur dix a été tué au front durant la Première Guerre mondiale. Après la guerre, pour reconstruire le pays et redresser son économie, la France a besoin de main d’œuvre. Elle a donc amorcé une immigration « coloniale ». Parmi les Chinois et les Sénégalais, qui sont venus en France pour fabriquer des obus et participer à l’effort de guerre, beaucoup vont finalement rester et s’installer en France, pour y ouvrir des restaurants et participer à l’industrialisation du pays. En 1921, 5% de la population parisienne est composée d’immigrés. Les Italiens viennent aussi en France pour y travailler dans le bâtiment.

© Musée d'histoire de l'immigration / Pierre Laporte Communication

1927 : naturalisation facilitée

Le parlement vote une loi qui facilite considérablement l’accès à la nationalité française. Il faudra ainsi trois années au lieu de dix pour déposer une demande de naturalisation. Une Française qui épouse un étranger n’aura plus l’obligation de prendre la nationalité de son mari. La Société générale de l’immigration est créée, pour donner un aspect véritablement légal à cette volonté de faire venir les immigrés en nombre. Italiens, Espagnols, Portugais et Algériens peupleront alors les usines de l’Hexagone.

© AFP Photo

1931-1932 : la crise

La crise apparaît. Avec elle, le chômage et la xénophobie. La « loi du 10 août 1932 protégeant la main d’œuvre nationale » est promulguée, pour répondre à l’exaspération des ouvriers français qui ont l’impression de se faire voler leur travail. Un refrain qu’on entendra plus tard dans le temps, comme un écho.

© DR / Extrait de la loi du 10 août 1932

1938 : le gouvernement Daladier

Les décrets du gouvernement Daladier sont votés. Ils facilitent les expulsions et ouvrent des camps destinés aux étrangers indésirables que l’on ne peut renvoyer dans leur pays d’origine.

© Bundesarchiv Bild 183-H13007 / CC-BY-SA-3.0

1939 : appel aux colonies

Lors de la Seconde Guerre mondiale, la France fait appel aux travailleurs et soldats venus des colonies. 120 000 soldats étrangers seront déployés sur le front. Tous ne subiront pas le même sort : les Allemands et Autrichiens, même antinazis, seront internés. Les Tchèques et Polonais vont constituer des formations autonomes. Ces étrangers vont être les premières victimes de leur engagement : déportation des Espagnols républicains dans des camps de concentration. L’occupant nazi va interner les soldats des colonies sur le sol français au lieu de les envoyer en Allemagne.

© AFP Photo

1941 : le régime de Vichy

Les étrangers sont vus par le régime de Vichy comme des indésirables. En ligne de mire : les juifs venus d’Europe de l’est. C’est le début des rafles.

© Bundesarchiv Bild 183-B10816 / CC-BY-SA-3.0

1942 : la solution finale

La « solution finale » mise en place par le régime nazi va prendre une tournure considérable : la rafle du Vel d’Hiv. C’est le temps des déportations et des exterminations. Juifs français et étrangers en seront les victimes.

© DR

1944 : la Résistance

Les étrangers jouent un grand rôle dans la Résistance. Les Polonais et les Italiens sont nombreux. Les républicains espagnols se joignent au combat, poursuivant ainsi celle organisée dans leur propre pays en 1936.

© DR

1945-1974 : les 30 glorieuses

A la sortie de la guerre, il faut reconstruire. La France manque de main d’œuvre. Une ordonnance de 1945 crée l’Office nationale de l’immigration. Des conventions sont signées avec l’Italie, l’Espagne, le Portugal, le Maroc et la Turquie. Mais la France perd le contrôle de ses entrées, et ces 30 glorieuses années de progression économique vont réclamer toujours plus de main d’œuvre. Pour pallier à cette demande, les migrants entrent sans contrat de travail et seront régularisés après-coup. Parallèlement, les Portugais entrent massivement (ils passent de 50 000 en 1960 à 750 000 en 1974) fuyant la dictature. En 1962, peu après l’indépendance, l’Algérie et la France signent un accord de libre-circulation.

© AFP Photo

1974 : les travailleurs étrangers

L’économie française entre en récession. En juillet, le gouvernement suspend l’entrée des travailleurs étrangers permanents. Les thèmes xénophobes gagnent du terrain. Les étrangers deviennent de véritables boucs-émissaires, deux ans après la création du Front National de Jean-Marie Le Pen.

© AFP Photo

1976-2006 : la vie de cité

Les pouvoirs publics incitent les immigrés à rentrer chez eux, par des politiques d’aide au retour, mais elles ne rencontrent aucun succès. Le regroupement familial, instauré en 1976, répond aux demandes des travailleurs isolés. Les familles s’installent dans des banlieues, participant de plus en plus, à tous les niveaux, à la vie de la cité. Dans les années 80, la société française accepte de plus en plus ces immigrés. Pour faciliter leur insertion, des mesures vont être annoncées ou adoptées, comme le droit de libre association réinstauré en 1981, qui fut supprimé en 1939. Le titre de séjour unique de dix ans accessible dès la première installation va être promulgué en 1984.

© AFP Photo

Réfugiés : l’exil éternel

Une crise migratoire sur fond de conflits agite certaines régions du globe. Avec elle, des millions d’âmes qui veulent sauver la vie de leurs familles, voulant assurer un avenir, un destin à leurs descendances. La France, à des proportions diverses et dans des contextes particuliers, a toujours ouvert les bras à ces populations voulant une vie meilleure, loin des misères et des violences du monde.


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