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Immigration : la France, terre d’accueil ?

Écrit par Alexandra Luthereau

Doit-on compter les immigrés ?

Doit-on compter les immigrés ? par Alexandra Luthereau

Le sujet revient comme une ritournelle depuis des années. Dernièrement, ce sont Robert Ménard et François Fillon qui ont remis le sujet sur le tapis. Le maire de Béziers assume ficher les élèves de sa commune selon leur confession à partir de leur patronyme. L’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy, lui, a révélé au JDD être favorable aux statistiques ethniques pour réguler l’immigration en fonction des provenances. Avant cela, Nicolas Sarkozy avait fait des statistiques ethniques et de la discrimination positive son cheval de bataille pour lutter contre les discriminations. Alors les statistiques éthniques seraient-elles utiles ou pas et dans quelles mesures ?

Le visage de la France : une mosaïque de l’immigration

La France abrite, dans son espace médiatique et politique, une arène où les polémiques sur l’immigration, l’identité et les statistiques ethniques vont bon train. Heureusement, des instituts impartiaux révèlent, plus ou moins régulièrement, des études qui détrompent des raccourcis parfois dangereux. Dans un premier temps, l’Insee nous dit, chiffres à l’appui, que les migrations ne sont pas si nombreuses, mais qu’elles répondent à une exigence démographique. Dans un second temps, nous nous interrogeons avec Gwénaële Calvès et Esther Benbassa sur la question des statistiques ethniques, particulièrement médiatisée en 2015.

Migration : l’Insee, cet observateur serein des données

L’Institut national de la statistique et des études économiques publie régulièrement son rapport sur le solde migratoire. Ses données les plus récentes datent du recensement de 2013. Sa conclusion globale réside dans le fait que la France participe à la mondialisation des échanges humains, et que non seulement il n’y a pas lieu de s’inquiéter, mais nous devrions même nous en réjouir.

Gwénaëlle Calvès : « Intégrer les statistiques ethniques serait nier la diversité des Français »

Gwénaële Calvès est professeur de droit public à l’université de Cergy-Pontoise et spécialiste du sujet des discriminations. Elle s’oppose aux statistiques ethniques.

Que pensez-vous de l’argument selon lequel les statistiques ethniques permettraient de lutter contre les discriminations ?
C’est un argument fallacieux. Nous n’avons pas besoin des statistiques ethniques pour lutter contre les discriminations. C’est comme si l’on disait qu’il fallait savoir qui était homosexuel dans la société pour lutter contre l’homophobie. L’argument repose sur l’idée que de tels chiffres vont susciter une prise de conscience sur l’ampleur des discriminations et donc que les pouvoirs publics auront les moyens d’agir plus efficacement. Dans le même ordre d’idée, ce n’est pas parce que l’on connaît finement les chiffres sur le chômage qu’on lutte efficacement contre. Il me semble que la prise de conscience existe déjà, ce qu’il manque c’est le passage à l’acte, la volonté politique de lutter contre les discriminations.

Quelles sont les dérives à vouloir des statistiques ethniques ? Y-a-t-il un risque ?
Il existe deux grandes tendances sur la scène politique : la tendance Sarkozy et la tendance Fillon. Quand Nicolas Sarkozy était président de la République, il a essayé de mettre en place les statistiques ethniques sur la base de données ethno-raciales pour pouvoir imposer des quotas dans l’emploi, c’est-à-dire mener une politique de discrimination positive. Ce projet n’a pas abouti. François Fillon souhaiterait utiliser les statistiques ethniques pour piloter la politique d’immigration en choisissant les immigrés en fonction de leur pays de provenance. Sauf que c’est faire fi du droit au regroupement familial [1ère cause d’immigration en France, ndlr]. Je trouve cela insultant, antirépublicain et littéralement scandaleux de la part d’un dirigeant politique qui prétend lutter contre le FN. Et puis après la catégorie ethno-raciale, on demandera quoi ? La religion ? Je ne vois pas pourquoi ce serait plus pertinent de demander la couleur des gens que de demander la religion sauf à dire qu’il n’y a pas de discrimination à l’égard des musulmans en France, ce qui me ferait bien mal. Et puis après on demande l’orientation sexuelle, l’état de santé ?

Au-delà de savoir dans quel but ces statistiques seraient utiles, la question de la faisabilité se pose…
Pour établir des statistiques ethniques, il faut des catégorisations ethniques. Pour cela, il faudrait définir un référentiel ethno-racial, une grille de six catégories au maximum, qui serait proposée aux gens afin qu’ils se définissent. Quelles seraient alors ces six possibilités ? Blanc, Noir, demi-Blanc, moitié-Noir, Jaune… Comment fait-on ? C’est une vraie question à laquelle les promoteurs de ces statistiques ethniques ne répondent pas. Nous n’en sommes même pas au début du début de la réflexion. Ce qui ne signifie pas qu’il faille une réflexion sur le sujet. Il n’y a pas de demande de la part des chercheurs ou bien des Français. Les distinguer sur la base de ce genre de critères donne finalement matière à discrimination. Ce n’est pas la peine d’enfoncer des clous en leur donnant une réalité administrative.

Mais pourquoi revient-on toujours sur le sujet ?
En 1992, une querelle entre démographes sur la question s’est immiscée sur la scène publique. En 2007, le sujet a été relancé par Nicolas Sarkozy et puis, maintenant, c’est le FN. D’après les sondages, les sympathisants du parti d’extrême droite sont favorables à 94 % aux statistiques ethniques parce qu’ils veulent établir leur fameuse thèse du grand remplacement. C’est typiquement ce qu’a fait Robert Ménard [maire de la ville de Béziers, ndlr] en comptant les élèves musulmans. À mon avis, François Fillon court juste après cet électorat-là.

Finalement, selon vous, les statistiques ethniques seraient non seulement peu pertinentes, pas demandées par les Français et difficiles à mettre en place…
Et ce serait aussi nier la diversité des Français. Presque toutes les familles françaises ont plusieurs origines. Cette idée des statistiques ethniques repose sur l’idée de groupes qui seraient hermétiquement clos les uns par rapport aux autres comme si nous n’étions pas dans une ère de grand métissage.

Esther Benbassa : « L’objectif serait de faire bouger l’ascenseur social »

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© Matthieu Riegler, CC-by

Esther Benbassa sénatrice du Val-de-Marne Europe Ecologie – Les Verts a co-rédigé avec Jean-René Lecerf le rapport « La lutte contre les discriminations : de l’incantation à l’action ». Elle préconise les statistiques ethniques pour pouvoir mettre en place des mesures temporaires de discrimination positive.

En quoi les statistiques ethniques permettront de lutter contre les discriminations ?
Nous ne proposons pas les statistiques ethniques pour connaître le nombre de personnes jaunes, noires ou blanches en France, la composition de la France est déjà connue. Mais elles pourraient être utiles pour mieux connaître les discriminations dont souffrent certains Français et les combattre. L’objectif serait que ces statistiques puissent permettre la mise en place de mesures coup de pouce, comme la discrimination positive, pour faire bouger l’ascenseur social. En l’occurrence, cet outil serait utilisé dans certains secteurs, dans les entreprises par exemple, et ce, sur un nombre d’années limité.

Le problème est la faisabilité, non ?
L’essentiel, c’est de faire les choses. Combien de jeunes issus de l’immigration ne réussissent pas à l’école, combien n’atteignent pas les postes de direction, combien de personnes issues de l’immigration retrouve-t-on dans les partis politiques ? Je ne suis pas là pour trouver des solutions, mais pour faire des propositions. On trouvera toujours des critères pour mettre en place cette discrimination positive.

Pensez-vous que le sujet des statistiques ethniques est tabou en France ?
Oui, parce qu’on se réfère à la France, une et indivisible, sauf que c’est un mythe, et non une réalité. Tout le monde ne profite pas de cette grande indivisibilité de la France, de cette unité. Certains ont plus de facilités que d’autres et l’évolution sociale par le mérite dont on parle pour s’opposer aux statistiques ethniques n’est pas une réalité pour tous. C’est également tabou parce que les élites ont peur de ces jeunes dont les parents ne sont pas nés en France, ces jeunes qui ont la rage de gagner et qui pourraient s’immiscer dans leur pré carré. Pourtant, la mixité au sein de la population est très élevée en France, regardez le nombre de mariages mixtes par exemple.

Vous avez co-rédigé avec Jean-René Lecerf le rapport « La lutte contre les discriminations : de l’incantation à l’action » dans lequel vous avez proposé les statistiques ethniques. Depuis sa remise au gouvernement, que s’est-il passé ?
Suite à ce rapport, le gouvernement a mis en place quelques mesures préconisées comme l’enseignement du fait religieux à l’école. Il a fait bouger les lignes, remis dans le débat la question des statistiques ethniques, fait réfléchir sur le nombre de carrés musulmans dans les cimetières. Mais il reste encore beaucoup de travail à faire sur la question. Lors de la présentation du rapport, j’ai entendu dire au Sénat qu’en France il n’y avait pas de discrimination, et qu’on se demandait alors l’intérêt de tels rapports. C’est dire.

Que pensez-vous de l’argument selon lequel les statistiques ethniques pourraient nourrir les idées d’extrême droite ?
Ces commentaires ne sont que des excuses. Aux États-Unis, la discrimination positive a créé une classe moyenne d’Afro-Américains. Bien sûr, il y aura des dérives avec les statistiques ethniques, il y en a toujours. Et alors ? Cela doit-il nous empêcher d’agir pour lutter contre ces discriminations ? Des quotas ont bien été instaurés pour les femmes.

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