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Banlieues, 10 ans après les émeutes : un échec made in France

Écrit par Hélène Jaffiol

Tout peut re-péter demain !

Tout peut re-péter demain ! par Hélène Jaffiol

En 2005, la crise des banlieues avait tiré le signal d’alarme : plus question de laisser certains quartiers sur le bord de la route. Parmi les dossiers brûlants : une école enclavée et un chômage massif, notamment parmi les jeunes. Où en est-on aujourd’hui ? Focus sur deux initiatives : le ‘coup de gueule’ des mères du quartier du Petit Bard à Montpellier, exigeant plus de « petits blonds » dans leurs écoles ; et le travail au long cours d’un cabinet de recrutement, Mozaïk RH, pour placer les « pépites » des banlieues sur le marché du travail.

La mixité dans les écoles est une idée un peu illusoire

A Montpellier, des mères en colère du quartier défavorisé du Petit Bard ont occupé, d’avril à juin dernier, quatre écoles de leur secteur. Avec un mot d’ordre : « Non au ghetto, oui à la mixité ». Réveillant les consciences sur un déséquilibre, déjà mis en exergue durant les émeutes de 2005.

« Nous voulons des petits blonds ou des petits roux sur les photos de classe. » Les mères du Petit-Bard-Pergola énoncent dans une phrase faussement anodine le « drame » de leurs enfants. Les 600 élèves scolarisés dans les écoles de leur quartier partagent presque tous la même origine, marocaine. « Comment voulez-vous que nos enfants se sentent français s’ils ne grandissent exclusivement qu’entre eux ? », se désolent les mères en colère, dans la presse et sur les plateaux télés.

Les raisins de la colère

C’est une décision du rectorat, fin 2014, qui avait mis le feu aux poudres : sectoriser à l’entrée en sixième l’ensemble des élèves du Petit-Bard vers le collège le plus proche, celui de Las Cazes, également « ethniquement » uniforme.

En juin dernier, Complément d’enquête sur France 2 avait consacré un reportage :


Complément d’enquête : les mères de Bard se battent pour la mixité dans les écoles

Depuis, les mères du petit Bard ont, en partie, obtenu gain de cause. A l’entrée en sixième, elles ont, à nouveau, le choix de scolariser leurs enfants, dans un autre collège plus aisé du secteur, offrant davantage de mixité sociale.

Anne-Yvonne Le Dain : « Il faut redonner confiance en l’école, mixité ou pas »

Anne-Yvonne_Le_Dain

La députée PS de l’Hérault, qui a accompagné le combat des mères du Petit-Bard, à Montpellier, nous livre une analyse sans concession, sur les quartiers sensibles.

Avez-vous soutenu le combat des mères du Petit-Bard ?
Oui, complètement. Elles ont vu le changement de carte scolaire [vers le collège Las Cazes] comme un déclassement, une relégation. Auparavant, elles avaient la possibilité d’envoyer leurs enfants vers un autre collège [François Rabelais], situé dans un quartier plus aisé, qui avait meilleure presse et davantage de ‘petits blonds’.

« Sentiment que la puissance publique les abandonnait »

En les dirigeant exclusivement vers, ce qu’elles qualifiaient de collège ‘d’Arabes’ [Las Cazes], elles avaient le sentiment que, tout d’un coup, on privait leurs enfants d’un avenir, que la puissance publique les abandonnait en les obligeant à ne rester qu’entre eux. Au final, grâce à la médiatisation de leur combat, elles ont obtenu gain de cause, la précédente sectorisation a été conservée. Cela faisait des mois que je me battais pour ce résultat face au rectorat et au Conseil régional, mais je prêchais dans le désert.

« Plus les médias expliquent que la mixité est la seule manière d’aboutir au progrès social, plus ils donnent le sentiment aux habitants des quartiers sensibles qu’ils n’ont aucun avenir. »

Ne pensez-vous pas que la mixité sociale dans les écoles devrait être encore plus favorisée dans certains quartiers, comme celui du Petit-Bard ?
C’est un combat quotidien. Je comprends le sentiment de ces femmes et je les soutiens, mais indépendamment de cela, il faut arrêter de croire que les professeurs dans les collèges des quartiers pauvres seraient automatiquement plus mauvais que ceux des quartiers aisés ; qu’avec la mixité scolaire vient forcément les bons enseignants, les bonnes notes et l’ascenseur social. Et que dans le cas inverse, les enfants sont perdus. C’est ce qui s’est passé avec les mères du Petit Bard. Or, le collège Las Cazes a fait d’énormes progrès, il y a une très bonne équipe pédagogique. Mais il n’accueille que 450 élèves pour une capacité totale de 700.
Le problème est que les médias ont fait du terme de mixité sociale, un parangon de vertu. Plus ils expliquent qu’elle est la seule manière d’aboutir au progrès social, plus ils donnent le sentiment aux gens qui habitent des quartiers sensibles qu’ils n’ont aucun avenir. Les médias alimentent ce désespoir-là.

« Il faut prendre le monde comme il est, pas comme on le rêve. »

La mixité sociale est-elle vraiment impossible ?
Il faut être clair : il y a des endroits où il n’y a pas de mixité sociale, et où il sera très difficile d’en mettre. Parce que c’est, avant tout, un problème spatial. On ne change pas le passé d’une ville en deux minutes. Dans des quartiers où il y a 60 % de chômage, il est impossible d’attirer 40 % de médecins, notaires et avocats. C’est illusoire de véhiculer cette idée-là.
On peut modifier l’habitat, mélanger des logements sociaux et des appartements de plus haut standing. Mais c’est lent, trop lent. Il faut planifier, trouver des fonds, attirer le secteur privé. On ne peut pas uniquement penser à une échéance de 10, 20, 30 ans. C’est maintenant qu’il faut trouver des solutions. Il faut prendre le monde comme il est, pas comme on le rêve.

« Le système éducatif fonctionne »

Alors quelles sont solutions ?
Il faudrait peut-être repenser l’expérience du ‘busing’ [scolariser des enfants de quartiers défavorisés dans des secteurs plus aisés]. Le problème est que la réciprocité est impossible.
Le plus important est surtout de redonner confiance en l’école. Le système éducatif fonctionne. Mais il faut que l’école dans les quartiers populaires soit encore plus ambitieuse qu’ailleurs et que les parents en soient convaincus – y compris ceux des « petits blancs » qui vivent dans ces quartiers, qu’ils arrêtent de mettre leurs enfants dans le privé afin d’éviter d’aller dans l’établissement du secteur.
Les exemples d’élèves qui s’en sortent sont nombreux. A l’Assemblée nationale, il y a des attachés parlementaires qui ont fait toute leur scolarité dans des établissements considérés comme infréquentables, il y a dix ans.

« Jeunes diplômés des quartiers : Un chemin semé d’embûches »

A diplôme égal, les jeunes issus des quartiers difficiles ont 2,7 fois moins de chance d’accéder à un entretien. Un nom qui ne fait « pas assez breton », un code postal qui fait peur, une allure qui ne rentre pas parfaitement dans les clous… Les « bac +5 des banlieues » doivent affronter de nombreux clichés et obstacles, dans leur quête du graal : un premier emploi.

« On n’est pas là pour rigoler. Je sais ce que les entreprises attendent, ce qu’il se fait et ce qu’il ne se fait pas. » Audrey Sciboz, chasseuse de têtes pour de grandes sociétés, affiche d’emblée la couleur. « Le plus important est de bien maitriser les codes professionnels. » Face à elle, dix jeunes diplômés issus de la diversité, des rêves pleins la tête et un obstacle à dépasser : le fameux premier entretien, celui qui détermine si on reste dans la course, ou si on est « out ».

Les participants ont été sélectionnés par le cabinet de recrutement, Mozaïk RH, fondé en 2007 par Saïd Hammouche, entrepreneur de Seine-Saint-Denis. Sa mission : placer les talents des quartiers populaires, y compris parmi les adresses les plus prestigieuses connues pour leur ‘entre-soi’. Depuis 2008, le cabinet a placé près de 3000 jeunes. Une insertion professionnelle qui aurait, selon une étude récente, fait économiser à l’Etat 4000 € par candidat, soit 12 millions d’euros. L’objectif est aujourd’hui de grimper à 5000 placements par an.

Nous avons assisté à une séance de coaching, à deux pas de la bibliothèque François Mitterrand. Concentration maximale chez les jeunes diplômés. Et passage sur le grill.

L’analyse d’Audrey Sciboz : « Les diplômés, qui viennent des quartiers, maitrisent souvent moins bien les codes de l’entreprise car beaucoup ont fait un cursus universitaire et souvent dans une faculté proche de chez eux. On ne leur apprend pas forcément les usages et géographiquement, ils restent enclavés. Même ceux qui ont fait des écoles n’ont souvent pas le ‘réflexe-réseau’. Ils savent que cela existe mais ne le font pas, car ils ont la culture de ceux qui se font tout seul, celle de ne pas demander de l’aide. »

Javeleen, 27 ans, détentrice d’un Master économie et finance.

Javeleen (au centre), 27 ans, détentrice d’un Master économie et finance.

Jordan, 25 ans : « Ma seule limite sera mes capacités. En dehors de ça, rien ! »

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Jordan vit et a grandi à Aulnay-sous-Bois. Tout juste diplômé d’un Master universitaire en gestion des risques financiers et d’une école de commerce, il ne veut pas brider ses ambitions à son code postal.

Quel souvenir gardez-vous des émeutes, il y a dix ans ? Elles ont influencé votre parcours ?
Elles ont marqué toute ma famille. J’étais en troisième et j’habitais dans l’une des villes les plus touchées par les violences : des sirènes hurlantes tout le temps, des voitures qui brûlent… Un jour, dans la rue, j’ai vu des pompiers qui essayaient d’éteindre un feu pendant que, d’un immeuble, des gens les visaient avec des bouteilles et des pétards. J’ai des amis au collège qui ont très mal fini. Ma mère a pris peur et elle a préféré m’inscrire, l’année suivante, dans un lycée privé à Paris, même si elle devait se priver.

« On a plus de retours lorsqu’on écrit Paris sur son CV qu’Aulnay-sous-Bois »

Venir des « quartiers » vous a-t-il, ensuite, desservi ?
Forcément, habiter à Aulnay-sous-Bois me désavantage. Les deux dernières années de mon Master, j’ai vécu dans une résidence étudiante à Paris, grâce à une bourse. J’ai alors changé l’adresse sur mon CV, et en envoyant mes demandes de stage, j’ai tout de suite vu la différence. On a bien plus de retours lorsqu’on écrit Paris qu’Aulnay-sous-Bois. Je pense que c’est surtout le résultat d’une méconnaissance. L’entreprise doit se dire : ‘Il vient de la cité, il ne doit pas connaitre les codes de l’entreprise’. C’est pour cela que je dois faire deux fois plus d’efforts pour les acquérir car je vais, sans doute, avoir moins de réponses que d’autres à mes candidatures.

C’est ce que vous apporte le cabinet de recrutement, Mozaïk RH ?
Oui, Audrey [Sciboz] me donne les clefs, ces petits détails indispensables, pour inspirer confiance à l’entreprise. J’ai connu, par le passé, des entretiens difficiles parce que je n’avais pas confiance en moi. Je n’étais pas sûr de mon langage ; je ne savais pas mettre en valeur mes réussites. C’est un monde que je ne maitrisais pas. J’ai aussi reçu une formation pour apprendre à se construire un bon réseau. Là encore, quelque chose de complètement inconnu pour moi. Et je vais également m’attaquer à mon e-réputation en m’inscrivant sur les sites Viadeo et LinkedIn.

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« Il y a encore beaucoup de jeunes désœuvrés, qui trainent et qui galèrent »

Vous visez quoi aujourd’hui ?
Je cherche un poste en finance de marché. J’ai un bon parcours ; j’ai fait une école de commerce ; je ne veux surtout pas me limiter sous prétexte que je ne viendrais pas d’un milieu aisé. Trop de gens autour de moi, bien qu’ils aient fait des études, ont renoncé par découragement. En Seine-Saint-Denis, j’ai des cousins qui enchaînent les contrats précaires. Ma seule limite sera mes capacités, mais en dehors de ça, je ne veux me limiter en rien. J’espère trouver du travail d’ici Noël.

Selon vous, une révolte pourrait-elle, à nouveau, secouer les quartiers ?
C’est possible car le fond du problème n’est pas résolu. Il y a encore beaucoup de jeunes désœuvrés, qui trainent et qui galèrent. Chez moi, à Aulnay-sous-Bois, l’usine Peugeot a fermé, il y a quelques années, et cela a mis beaucoup de gens sur le carreau. Je ne dis pas que cela va exploser demain, mais la situation est toujours tendue. Heureusement, aujourd’hui, il y a plus de parcours-modèles issus des quartiers – des gens qui ont fait des écoles d’ingénieurs, de commerce… – sur lesquels s’appuyer lorsqu’on est jeune. C’est pour cela que je n’ai pas le droit à l’erreur.

« Sarcellopolis » : le documentaire dans son intégralité

Sarcelles est une ville-symbole, à l’identité multiculturelle forte. Ce visage aux multiples couleurs s’arpente avec sérénité et calme. C’est dans cette harmonie qu’a été réalisé le webdocumentaire « Sarcellopolis » (dont Respect mag est partenaire), réalisé par Sébastien Daycart-heid et Bertrand Devé. Ce film part à la découverte des habitants de Sarcelles via sa ligne de bus emblématique qui parcourt toute la ville : la fameuse 368.

Ville bâtie dans les années 50, en pleine nouvelle ère industrielle française, Sarcelles est une cité en constante évolution, qui dialogue avec toutes ses religions et toutes ses communautés. Ce dialogue, il s’entend et se regarde au travers de témoignages de Sarcellois.

Respect mag vous propose de découvrir en intégralité le webdocumentaire dans son intégalité, qui a récemment remporté un Visa d’or. En route !

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