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Banlieues, 10 ans après les émeutes : un échec made in France

Écrit par Charline Fornari

Quand les médias scénarisent… et dérapent

Quand les médias scénarisent… et dérapent par Charline Fornari

Quand vous vous remémorez les événements de 2005, quelle image vous vient en tête ? Une voiture qui brûle dans l’obscurité au milieu des tours ? Des jeunes, cagoulés, lançant de toutes leurs forces des projectiles sur des policiers prêts à lancer l’assaut ? Il faut dire que depuis plusieurs décennies, les médias se tiennent à un type de configuration scénique censé illustrer à merveille ce qu’on appelle « la crise des banlieues ». Une image noyée sous les stéréotypes et la quête du sensationnalisme. Les médias ont-ils attisé le feu de la révolte ? Explications…

Les mots sont de grands magiciens et de redoutables entraîneurs de foulesRaymond Poincaré

Le poids du script

Les médias ont qualifié de différentes manières les évènements de 2005. D’abord des « incidents », ils deviennent des « troubles », des « mouvements de rue » puis des « violences urbaines » et enfin des « émeutes ». « Chacun des termes employés renvoie à une prise de position du journaliste et donne au lecteur une vision différente des faits », nous explique Béatrice Turpin, maître de conférences en Sciences du Langage à l’Université de Cergy-Pontoise. « La manière de qualifier l’évènement permet de le valoriser ou de le dévaloriser et de susciter des émotions chez le lecteur », poursuit-elle.

RÉVOLTE

Définition du Larousse :

Action menée par un groupe de personnes qui s’opposent ouvertement à l’autorité établie et tentent de la renverser.
Explication de Béatrice Turpin :

Le terme « révolte » est employé avec un registre plus positif, car la révolte présuppose une cause qui la suscite. La « révolte » inspire plus de sympathie que « l’émeute ».

ÉMEUTE

Définition du Larousse :

Soulèvement populaire, mouvement, agitation, explosion de violence.
Explication de Béatrice Turpin :

Le terme « émeute » renvoie à un soulèvement populaire qui explose en violence. Il a un fort pouvoir émotionnel sur le lecteur qui dans « émeute » entend, qu’on le veuille ou non, le mot « meute » (les deux mots sont d’ailleurs étymologiquement apparentés). Ce terme « émeute » a été employé par l’AFP (Agence France Presse) et contesté par les maires des banlieues incriminées.

GUÉRILLA

Définition du Larousse :

Forme de guerre caractérisée par des actions de harcèlement, d’embuscades ou de coups de main.
Explication de Béatrice Turpin :

Le terme « guérilla » ou même « guerre » ont aussi été utilisé par les médias. Ces appellations dramatisaient l’évènement et l’intégraient dans un registre insurrectionnel ou militaire. Le terme « guérilla » sous-entend « harcèlement » et « bande armée » avec une volonté d’en découdre. D’autres appellations ont renvoyé à la guerre urbaine, avec aussi références aux armes, aux « coups de feu », tirs à « balles réelles »…

De la même manière, en qualifiant les acteurs de la révolte de « jeunes », « jeunes des quartiers » ou « jeunes des cités », les médias, si tant est qu’on puisse tous les associer, tendent à déconsidérer le mouvement. « À ce terme peut être associée l’idée de manque de maturité ou d’âge où on se révolte naturellement contre la société » analyse Béatrice Turpin, auteure de « Discours et sémiotisation de l’espace. Les représentations de la banlieue et de sa jeunesse ». « Cette nomination permet de suggérer une cause de manière implicite (la jeunesse) et d’évacuer toute réflexion sur les causes réelles qui ont pu mener à cette révolte des banlieues défavorisées et stigmatisées », ajoute-t-elle. Question. Les médias auraient-ils plus employé le terme « révolte » que le terme « émeute » s’il s’était agi d’un autre type de population ?

Autrement que par leur âge, les acteurs de l’évènement ont souvent été désignés par leur origine, avec notamment l’emploi de qualificatifs tels que « issus de l’immigration ». Mais pour Béatrice Turpin, « un immigré dont les parents seraient venus d’Angleterre, d’Espagne ou même des USA ne s’entendrait pas qualifier ainsi. ‘Issu de l’immigration’, cela veut dire en fait ‘issu des anciennes colonies’ ». Vous avez dit « cliché » ?

Gros plan ou plan d’ensemble, la question du point de vue

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© AFP PHOTO / Franck Fife

Silence, moteur, ça tourne ! Dans la course au « spectaculaire », les journalistes se sont bousculés aux portes des banlieues pour obtenir les meilleures images. La durée des violences urbaines, leur extension à toute la France et les dégâts matériels occasionnés en ont fait un évènement exceptionnel. Sa couverture médiatique prend donc rapidement une ampleur considérable. En France, les évènements ont marqué l’actualité quotidiennement pendant plus de trois semaines. « Les médias parlent plus souvent des trains qui déraillent que des trains qui arrivent à l’heure », remarque Gérard Mauger, sociologue et directeur de recherche émérite au CNRS. « De ce fait, ils sont souvent conduits, par la logique concurrentielle du champ médiatique, à donner à tel ou tel événement une importance démesurée », poursuit-il. Pour Béatrice Turpin, la mort de Zyed et Bouna, tragédie à l’origine des évènements, a été quasiment occultée au profit des révoltes et de la recherche du (sacro-saint) spectaculaire. « Les médias ont tendance à jouer sur l’émotionnel pour être lus, écoutés ou regardés. L’émotionnel assure en général une audience, propulse l’évènement sur le devant de l’actualité », précise-t-elle.

Et pour être propulsé, l’évènement a été propulsé ! Unes de tous les journaux, couverture des magazines, ouverture quotidienne des grands JT, la totalité des médias français consacre, dès les premiers incidents, une grande partie de son contenu aux évènements des quartiers populaires. Au-delà des mots, l’angle de chaque reportage, c’est-à-dire le point de vue retenu dans le traitement d’un sujet, a aussi forgé une image stéréotypée des banlieues et de ses habitants. De manière générale, on peut dire que les médias ne semblent s’intéresser aux banlieues que lorsque des évènements violents s’y produisent. De fait, pour le reste des français, l’image des banlieues n’est guère positive. En 2005, les médias s’en sont presque donnés à cœur-joie avec le récit méthodique et chiffré des nuits de violence. Bilan journalier du nombre de véhicules incendiés, de feux de poubelles ou de bâtiments détériorés, récit des affrontements entre émeutiers et forces de l’ordre, difficultés des pompiers et colère des victimes, décompte du nombre de blessés et bien-sûr du nombre d’arrestations. Un angle de traitement anxiogène partagé par la majorité des médias français pour son caractère sensationnel. « Les photos ou films tournés montraient toujours les mêmes images d’affrontements ou de violences avec souvent des représentations en clair-obscur d’incendie dans la nuit. Les médias en général ont ainsi cherché le spectaculaire », affirme Béatrice Turpin. « On se rappelle des Unes des magazines, toutes les mêmes ! Mais les banlieues n’étaient pas qu’affrontements ! Il en a résulté un renforcement des stéréotypes sur les banlieues populaires » s’indigne-t-elle.

Émeutes des banlieues, zoom sur les thèmes favoris de 5 quotidiens français

*d’après « Les émeutes de l’automne 2005 dans les médias : étude comparée du traitement de cinq quotidiens français » de Mélissa Depeyre, Mémoire de recherche master 2 de science politique de l’Institut politique de Lyon – 2007-2008

1 = jamais ou peu / 2 = parfois / 3 = souvent / 4 = très souvent / 5 = systématique

L'évènement déclencheurLes violences émeutièresLa dimension politiqueLa vie dans les quartiers (récits et témoignages)Les questions d'intégration et d'identitéLe problème de l'éducation et de l'insertion professionnelleLes problèmes sociaux plus généralisésLes poursuites judiciairesLa discrimination racialeL'insuffisance des aides publiques

Mais qui a donné la réplique ?

La pauvreté et le chômage, la stigmatisation et le racisme, l’exclusion et les problèmes d’intégration sont tout de même cités mais n’auront pas la même place dans la hiérarchie éditoriale des médias et en particulier des journaux télévisés. Ces questions essentielles seront reprises à travers des analyses d’experts et de politiques, engageant alors ce que Gérard Mauger appelle « l’émeute de papier ». Un face à face entre entrepreneurs de stigmatisation politique et entrepreneurs de construction politique de l’émeute, selon le sociologue. « Les uns y voyaient les prémices d’une ‘révolte du précariat’, d’autres une ‘révolte des ghettos’, d’autres encore une ‘révolte des minorités visibles’ » explique Gérard Mauger, précisant au passage que ceux qui se sont employés à disqualifier politiquement l’émeute demeuraient beaucoup plus visibles. « Ils ont contribué à attiser « la peur des banlieues » et à consolider le stéréotype de la « caillera » regrette-t-il.

L’ennui est que les « cailleras » en question n’ont eu absolument aucun contrôle du discours médiatique. Formé spontanément, le mouvement n’avait ni leader ou représentant, ni revendications. « Confrontés au silence des émeutiers, les uns et les autres étaient alors contraints d’interpréter et souvent de sur-interpréter le sens des pratiques des émeutiers et ‘le choix’ présumé de leurs cibles » explique Gérard Mauger. « C’est la raison pour laquelle, en l’absence de représentants dans lesquels les émeutiers puissent se reconnaître, on pouvait dire alors, en s’inspirant de Bourdieu, que les émeutiers ‘étaient parlés’ plus qu’ils ne parlaient » poursuit-il. Pour Béatrice Turpin, « les médias ont surtout donné la parole aux hommes politiques ou aux forces de police. Les paroles rapportées étaient là pour conforter les paroles des journalistes en accord avec la ligne directrice de l’article » rappelant que les champs lexicaux liés aux différents interlocuteurs confortaient des places déterminées d’avance.

Edwy Plenel : « J’aurais aimé que les médias, au lieu de désigner les jeunes, se tournent vers ceux qui, au fond, étaient les pompiers incendiaires »

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© Thesupermat

Témoin privilégié du déroulement des évènements en 2005, Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde et cofondateur de Médiapart, a rédigé un an plus tard la préface du livre L’affaire Clichy, morts pour rien de Jean Pierre Mignard et Emmanuel Torjdman. Questionné par Respect mag, Edwy Plenel nous apporte son point de vue de journaliste sur le traitement médiatique des émeutes. Entre mécompréhension et manque de curiosité vis-à-vis de cette jeunesse révoltée des quartiers populaires, les médias semblent avoir délaissé leur neutralité au profit d’une stratégie politique condamnable.

Selon vous, les médias ont-il justement interprété les émeutes des banlieues en 2005 ?
En 2005, les médias dominants n’ont pas vu que c’étaient des émeutes populaires, que ceux qui s’exprimaient étaient issus d’une jeunesse des quartiers qui ne pouvait être réduite à son identité culturelle et religieuse. Leur moteur était d’abord une colère sociale, par rapport aux mensonges d’Etat autour de la mort de Zyed et Bouna et d’autre part au mépris, à l’indifférence des autorités et des médias dominants. Quand il y a eu les procès en comparution immédiate, notamment en région car il n’y a pas eu que l’Ile-de-France, on s’est aperçu qu’on était face à des jeunes qui pouvaient s’appeler aussi bien Pierre, Kevin, Moustapha ou Ali et qu’ils étaient souvent issus de familles frappées par le chômage. Comme à d’autres moments de notre époque, ceux qui sont installés au pouvoir, qui ont les moyens ou les privilèges, considèrent le peuple comme des barbares. Ça existe depuis très longtemps dans l’histoire française ! La commune de Paris, c’était une révolte du peuple ouvrier de Paris. A ce moment-là, les élites, aussi bien politiques que médiatiques, les ont regardés comme des barbares.

C’est ce qui s’est passé en 2005 ?
Il s’est passé une grande indifférence, une grande mécompréhension. Pour moi, il y a eu un grand fossé social entre les médias dominants et la réalité du peuple français. Fin octobre 2005, je me suis retrouvé aux premières loges en tant que spectateur (Edwy Plenel venait tout juste de quitter le Monde et était défendu par Jean Pierre Mignard et Emmanuel Torjdman, les futurs avocats des familles de Zyed et Bouna, dans le procès des écoutes de l’Elysée NDLR). J’ai été un témoin direct de la façon dont les autorités de l’état, et en l’occurrence le ministre de l’intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, ont été très indifférents au sentiment d’injustice de la jeunesse. La jeunesse a mis le feu à l’herbe de nos banlieues mais l’herbe était déjà bien sèche !

« Le journalisme doit toujours aller au-delà des effets et s’intéresser aux causes »

Pensez-vous que les médias français ont parfois cédé au sensationnalisme et à l’exagération ?
Je ne dis jamais « les médias ». Les médias, il y en a de toutes sortes. Mais il y a bien-sûr des médias qui se sont comportés avec plus d’attention que d’autres. Quand je dis « médias dominants », je parle de ce qui a été la tendance dominante, c’est-à-dire la représentation d’images de la violence sans faire suffisamment attention aux causes. Moi je pense que le journalisme doit toujours aller au-delà des effets et s’intéresser aux causes car c’est seulement comme ça que l’on peut mieux comprendre. Comprendre comment les évènements se produisent et comment trouver de nouvelles réponses pour éviter que ça ne se répète.

Finalement, pensez-vous que les médias ont eu un rôle dans les évènements ? Ont-ils influencé les français à ne pas adhérer à cette révolte ?
Bien sûr ! A partir du moment où ils n’ont pas été assez curieux des causes et de l’injustice de départ. Par exemple, il était facile, à mon avis, de révéler très rapidement qu’il y avait eu un mensonge de la part du Ministère de l’Intérieur. Il était facile de révéler que les jeunes de Clichy-Sous-Bois n’étaient pas en train de cambrioler une baraque mais qu’ils rentraient du foot et qu’ils étaient tout ce qu’il y a de plus pacifistes. C’est le mode d’intervention de la police qui les a plus effrayé qu’autre chose. Au lieu d’apaiser, il y a eu une volonté, et c’est un choix politique du ministre de l’intérieur de l’époque Nicolas Sarkozy, d’agiter, de violenter, de brutaliser, d’exciter. L’embrasement n’est pas venu dès les premiers jours mais il est venu dans le sentiment perceptible d’une injustice.

« Les médias n’ont pas montré que notre jeunesse est faite de toutes sortes d’histoires »

Pour vous, les médias se sont davantage « rangés » du côté du Ministère de l’Intérieur ?
J’aurais aimé que les médias, au lieu de désigner les jeunes, se tournent vers ceux qui, au fond, étaient les pompiers incendiaires. Ceux qui auraient dû être en charge de la paix publique et qui, finalement, pariaient sur le désordre et sur une politique de la peur. Les médias n’ont pas montré que notre jeunesse est faite de toutes sortes d’histoires. Nous sommes l’Amérique de l’Europe ! Elle a des apparences, des couleurs, des cultures différentes. Ce ne sont pas les beaux quartiers qui se sont levés mais une jeunesse populaire. Criminaliser ces révoltes, c’était nier la dignité de ces classes populaires. Alors qu’elles se dressent parce qu’elles ont été humiliées trop souvent ! Et quand le peuple se révolte, il n’a pas forcément un visage avenant, souriant car il est en colère !

Oscar du meilleur second rôle ?

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© AFP PHOTO

On peut dire que les journalistes ont subi plusieurs contraintes, les empêchant de recueillir la parole des émeutiers. Approcher la violence, qui plus est sur un terrain méconnu, comporte un risque. A cela ajoutons, la mauvaise image des médias dans les quartiers populaires et vous obtiendrez ce qu’on appelle « un serpent qui se mord la queue ». Pour autant, le poids des hiérarchies et des lignes éditoriales semblent avoir pesé dans la balance de la neutralité. « Je ne pense pas qu’on puisse dire que les médias aient été ‘neutres’ à propos de cet événement. Mais je ne pense pas non plus qu’on puisse ‘être neutre’ dans ce genre de circonstances » estime Gérard Mauger. « Le mieux qu’on puisse faire, c’est essayer de contrôler son propre point de vue et les effets qu’il implique » conseille-t-il.

De fait, le traitement médiatique des émeutes de 2005 a bel et bien eu des répercussions. Si on peut observer un phénomène naturel d’entraînement entre habitants des quartiers populaires, les médias, à travers l’intensité de la couverture des évènements, ont aussi alimenté l’émeute. Comment ? En suggérant un « répertoire d’actions émeutières » et en actualisant au jour le jour une carte des cités engagées dans l’émeute, avec ce qu’on pourrait appeler « des scores », les médias ont organisé, sans le vouloir, une sorte de « concours inter-cités ». Cette compétition d’un nouveau genre est à l’origine de la diffusion géographique et de la durée des émeutes. « En ce sens on peut dire que les médias ont contribué à ‘attiser le feu’ », conclue le sociologue Gérard Mauger.

Quand le reste du monde scrute la France

L’absence d’autres grands faits marquants durant cette période a permis la médiatisation internationale des affrontements. Ayant plus de recul, certains médias se sont montrés plus exhaustifs sur les causes profondes entourant les émeutes des quartiers populaires quand d’autres se sont empressés de céder au sensationnalisme exacerbé voire tout à fait exagéré. Certains médias américains auraient même plutôt adopté une attitude « revancharde » avec la France qui avait « taclé » sans vergogne le pays de l’Oncle Sam au moment de la catastrophe de l’ouragan Katrina.


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