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Banlieues, 10 ans après les émeutes : un échec made in France

Écrit par Alexandra Luthereau

Portrait-robot d’un émeutier

Portrait-robot d’un émeutier par Alexandra Luthereau

Non ils n’étaient pas des voyous ou des délinquants multi-récidivistes ni des enfants issus de familles polygames malgré les déclarations hasardeuses entendues ici et là dans les médias durant les émeutes qui ont secoué les banlieues françaises en 2005. Les jeunes garçons, souvent mineurs, qui sont descendus dans la rue cet automne-là avaient surtout la rage.

« Ils ont 15/25 ans, ils vivent dans les quartiers dits sensibles c’est-à-dire pauvres, ils sont soit chômeurs, soit précaires soit encore scolarisés mais rencontrent des difficultés », résume Laurent Muchielli, sociologue et chercheur au CNRS, pour décrire l’émeutier-type. « Et ce sont des jeunes exclus politiquement et socialement ». Fabien Truong, sociologue et professeur agrégé à l’Université Paris 8, a suivi pendant près de 10 ans des jeunes de ces quartiers populaires, certains ont participé aux émeutes. Il renchérit : « Ces jeunes sont invisibles dans ce qu’ils sont réellement mais ils sont très visibles en tant que stéréotypes du jeune de banlieue, de la racaille. Partout où ils vont, quand ils disent qu’ils vivent en banlieue, dans le 93, on leur colle une étiquette, avant même de les connaître en tant qu’individu ». Pourtant, dans cette jeunesse, certains réussissent, font des études et trouvent leur place dans la société. Des jeunes de banlieue dont on ne fait pas souvent l’écho.

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© AFP PHOTO / Olivier Laban-Mattei

A cette violence sociale s’ajoutent encore les humiliations subies au quotidien, accumulées, des humiliations qui sont autant de petites morts sociales selon Fabien Truong. Les jeunes parlent de discrimination à l’embauche, de racisme, d’humiliations à l’école mais aussi et surtout d’humiliation dans leur relation avec la police. « Pourquoi ils ne nous laissent pas tranquille ? On est dans notre quartier en train de discuter avec nos potes et ils viennent te faire chier deux ou trois fois dans la même journée […] y’a très peu de quartiers qui ont fait ça pour être solidaires de Clichy, moi je te dis que c’est la haine contre les keufs, parce qu’ils parlent trop mal. […] Je sais que maintenant les Français ils vont avoir la haine contre les mecs des cités mais qu’est-ce que tu veux c’est pas de notre faute, nous on demande juste le respect moi si le keuf il vient et me demande mes papiers poliment je lui donne sans problème », a expliqué R., 16 ans juste après les émeutes à Laurent Mucchielli qu’il rapporte dans une étude publiée en 2006. Tous ces éléments ont nourri une rage à qui il ne manquait plus qu’une étincelle pour prendre feu. Comme souvent dans les émeutes urbaines, cette étincelle s’est matérialisée par une bavure policière.

Ces émeutes qui ont marqué la France

Entre 1971 et 2014, pas moins de 27 épisodes d’émeutes urbaines ont été recensés par les sociologues étudiant la question. Chronologie des plus marquantes.

1981 : Les Minguettes

La cité des Minguettes à Vénissieux et à Rilleux-la-Pape, dans la banlieue lyonnaise. Première couverture médiatique d’ampleur sur de tels événements. Gaston Defferre, ministre de l'Intérieur de l’époque, préconise une réponse policière ferme.

© AFP PHOTO / Novovitch

1983 : Les Minguettes

Affrontements entre les jeunes et la police aux Minguettes pendants lesquels Toumi Djaïda, président de l'association SOS Avenir Minguette, est blessé par un policier. Suite aux émeutes Toumi Djaïda et le père Christian Delorme lance la grande marche « pour l'égalité et contre le racisme » rebaptisée « Marche des beurs ». Le 3 décembre, ce sont 100 000 personnes qui défilent dans les rues de Paris.

Photo © AFP PHOTO / Pinaud

1990 : Vaulx-le-Velin

Des émeutes urbaines éclatent à Vaulx-en-Velin suite à la mort de Thomas Claudio. Incendies, pillage d’un centre commercial, affrontements entre des jeunes et la police.. la presse fait le rapprochement avec les événements de 1981 et constatent le malaise sinon la crise des banlieues. François Mitterrand lance la politique de la Ville. D’autres émeutes suivront dans le quartier en 1992, (3 nuits d’affrontements, 33 voitures brûlées), 1994 (violents incidents), 1995 (émeutes suite à la mort de Khaled Kelkal).

Photo © AFP PHOTO / Gérard Malie

1997 : Dammarie-les-Lys

Une semaine d’émeutes à Dammarie-Les-Lys suite à la mort d’Abdelkader Bouziane, 16 ans, tué par un policier.

© AFP PHOTO / Jack Guez

2005 : Clichy-sous-Bois

3 semaines d’émeutes à Clichy-sous-Bois, Montfermeil et beaucoup de banlieues françaises suite à la mort de Zyed benna et Bouna Traoré.

© AFP PHOTO

2007 : Villiers-le-Bel

Émeutes et échauffourées à Villiers-le-Bel pendant deux jours suite à la mort de deux adolescents en motocross percutés par une voiture de police. Les émeutes se sont propagées à d’autres communes alentour.

© AFP PHOTO / Martin Bureau

2010 : Grenoble

Émeutes à Grenoble de quelques nuits, par une dizaine de personnes, après la mort d’un habitant du quartier de la Villeneuve De Grenoble durant une course poursuite avec la police. Le défunt venait de braquer un casino. Si ces émeutes ne sont pas de grandes ampleur, elles sont toutefois très violentes, des policiers sont visés par des tirs à balles réelles. C’est dans ce contexte que Nicolas Sarkozy, alors président de la République, prononcera son fameux “Discours de Grenoble” sur l’insécurité, l’immigration, la délinquance qui suscitera des réactions hostiles.

© AFP PHOTO / Philippe Merle

Alain Bertho : « Manifester pacifiquement ne suffit plus, il faut se faire entendre autrement »

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Alain Bertho est anthropologue et professeur à l’université Paris 8. En 2005, il assiste aux émeutes des banlieues depuis la ville St-Denis en Seine-St-Denis où il vit. Il cherchera à comprendre les raisons d’une telle colère chez ces jeunes, en France d’abord, puis étudiera les émeutes partout dans le monde. Spécialiste de ce phénomène en hausse, il explique pour Respect mag ce qu’est une émeute et ce qu’elle décrit de notre société.

Les émeutes sont-elles des phénomènes courants ?
Les émeutes augmentent. En 2007, j’en ai compté 350 dans le monde, en 2010 plus de 1000, en 2011 leur nombre a dépassé les 1700. Elles se déroulent surtout en ville, terrain de conflits réguliers liés par exemple aux questions de logement, au manque de services publics, l’absence d’électricité ou d’eau. On peut citer les exemples de la rénovation de la place Taksim à Istanbul qui a mis le feu à 90% des villes turques. Autre exemple : l’augmentation des prix du transport à Rio et Sao Paolo qui a enflammé les villes brésiliennes. Mais au-delà de la ville comme enjeu, il existe aussi des émeutes ouvrières et étudiantes. L’année dernière, ces dernières représentaient 20% des émeutes dans le monde, avec une cause récurrente : l’absence ou le manque d’investissement des pouvoirs publics ou l’augmentation des droits d’inscription dans les universités. Comme le fameux printemps Erable au Québec en 2012.

Comment explique-t-on la hausse du nombre d’émeutes ?
Il y a ce qu’on peut appeler une crise de la représentation et de la démocratie en général avec une difficulté de concevoir un collectif national populaire, un souverain populaire selon le terme consacré, qui inclut tout le monde, dans un avenir commun. On peut tirer l’hypothèse que les gens avec des choses à dire et des revendications à poser, n’ont pas beaucoup d’espace pour les poser calmement, et ce quel que soit le régime. Il y a l’idée que manifester pacifiquement ne suffit pas, qu’il faut se faire entendre autrement.

Quelles sont les caractéristiques d’une émeute ?
En tant qu’observateur de plusieurs émeutes, ce qui m’a frappé c’est que pour ces jeunes – les auteurs des émeutes sont forcément jeunes, on ne fait pas d’émeutes à 40 ans – il n’est plus possible pour eux de faire autrement que de se mettre en danger. Vu de l’extérieur, vu des pouvoirs publics, les émeutiers sont violents, vu de près ce sont d’abord des gens qui acceptent le risque que la violence s’exerce sur eux. Deuxième caractéristique, les émeutiers descendent dans la rue alors qu’ils ne sont pas organisés. Aujourd’hui, dans les émeutes, c’est chacun pour soi. Il y a bien une sorte de solidarité qui s’organise mais elle n’a pas d’antériorité. Puis quand la police arrive, le collectif se disperse. L’émeute a un caractère très éphémère et spontané.

Troisième caractéristique : les participants aux émeutes sont sûrs de perdre. Il y a toutes les chances, et c’est l’expérience qui parle, pour que ce qu’ils réclament ne soit pas obtenu.

Mais il existe bien des émeutes qui ont abouti à un résultat ?
C’est effectivement le cas de la Tunisie. Les événements commencent le 17 décembre 2010 comme une émeute classique avec la mort par immolation d’un jeune à Sidi Bouzid. Immédiatement après, des émeutes éclatent comme celles que nous avons connues en France ou en Angleterre. Sauf que là, quelque chose se passe. L’émeute s’étend d’abord géographiquement, puis à d’autres couches de la jeunesse, chose plus exceptionnelle qui ne s’est pas passée en France en 2005. Finalement, troisième extension les autres générations rejoignent le mouvement. Et en un peu plus de trois semaines, le régime s’est effondré.

En quoi les émeutes de 2005 en France se distinguent-elles ?
Ce n’est pas seulement les faits, c’est aussi le discours général d’un bout à l’autre de l’échiquier politique qui a mis le feu à la plaine. Il y a eu un consensus pour dire qu’il n’était pas bien de brûler des voitures. Alors qu’il y aurait pu y avoir un consensus disant qu’il n’était pas normal que des jeunes meurent après une course poursuite sur un contrôle d’identité qui n’avait pas vraiment lieu d’être. Deux jeunes meurent dans un transformateur mais on ne pense pas que ce sont nos enfants mais leurs enfants. C’est ce que décrit Sagot-Duvouroux comme le « Nous manquant », c’est à dire le résultat de 25 ans de mise à l’écart et de traitement particulier des habitants de cités avec les politiques de la ville, des politiques sociales spécifique pour ces populations.

En 2006, les manifestations des étudiants contre le contrat première embauche (CPE) ont été émaillées d’affrontements avec la police et même avec certains étudiants de la part de ce que certains ont appelé des “casseurs”. Tous les jeunes ne se mobilisent donc pas tous ensemble ?
Une des particularités françaises c’est cette scission dans la jeunesse et dans la société. Il y a eu une fragmentation de la classe ouvrière, qui n’existe plus subjectivement. Ce phénomène ne s’observe pas en Amérique Latine par exemple. Dans les manifestations de 2013 au Brésil,tout le monde était dans la rue, des enfants des favelas et les autres. En 2006, le sentiment par les jeunes qui avaient participé aux émeutes de 2005 était que la mobilisation anti-CPE avait le droit de se tenir, elle avait le soutien de la gauche et que eux, on les avait oubliés.

Pourquoi n’a-t-on rien vu ?
On ne peut pas prévoir quand le bouchon va sauter. Ce type de mobilisation ne se construit pas comme on avait l’habitude de le faire au XXe siècle avec de l’organisation et de la préparation idéologique. Dans les émeutes il n’y a rien de cela. ll s’agit juste d’un niveau d’exaspération qui monte et à un moment donné ça saute. Et ça saute pour plein de gens en même temps.

Pourquoi ces émeutes n’ont pas abouti à des changements profonds ?
Alors il y a bien eu des tentatives pour transformer la colère en mobilisation électorale après 2005. Il y a eu toute une campagne d’inscription sur les listes électorales, avec la mobilisation de personnalités comme Jamel Debouzze. Il y a eu un effort considérable sauf que ces dispositifs-là s’apparentent à des mobilisations partisanes fonctionnant comme une agence de recrutement des futures élites issues de la “diversité” mais pas comme des dispositifs de représentation populaire.

Est-il est possible que ça pète de nouveau en France ?
Cela peut prendre d’autres formes. Trente ans après Vénissieux, dix ans après 2005 et en continuant à mettre à l’écart une partie de la jeunesse, on ne comprend pas la réaction de certains jeunes au moment de la minute de silence après les attentats de janvier. Après un phénomène violent qui ébranle tout le monde, on tourne la page, on n’en parle plus comme s’il n’existait plus ou que cela pouvait régler le problème. Alors qu’il fait son chemin tout seul. Et lorsque l’on ouvre de nouveau la boîte de Pandore dix ans après cela n’a pas forcément la même tête. Je pense notamment au jihad. Même si d’autres raisons peuvent expliquer ce phénomène qui concerne tous les milieux sociaux.


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