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Banlieues, 10 ans après les émeutes : un échec made in France

Écrit par Mounir Belhidaoui

Politiques : tous responsables, tous coupables ?

Politiques : tous responsables, tous coupables ? par Mounir Belhidaoui

L’année 2005, au Ministère de l’Intérieur où siège un certain Nicolas Sarkozy qui orchestre déjà sa candidature à l’élection présidentielle de 2007, comme à l’Elysée où règne un Jacques Chirac usé, aura été très rythmée. Au milieu, en artiste politique qui ne sait sur quel pied danser, se tient Dominique de Villepin, le Premier ministre qui veut, sereinement, à ce moment précis, incarner la République.

Durant les événements de novembre 2005, si nous résumons un peu, Dominique de Villepin cherchera à tempérer les propos de son Ministre de l’intérieur, notamment après l’utilisation par ce dernier des termes de « racaille » et de « karcher ». Des vidéos d’archives que nous avons pu visionner montrent Jacques Chirac perdu au milieu d’événements qui le dépassent, avant de très vite se poser en rassembleur d’une France divisée, en bon gaulliste qui se respecte.

De cette lutte, l’enfant prodige (Nicolas Sarkozy) ne sortira pas grandi. C’est plutôt pour Dominique de Villepin que les choses vont s’arranger, avec une hausse considérable de sa cote de popularité. En jouant habilement les cartes de la fermeté et de l’apaisement, le Premier ministre de Jacques Chirac sortira grand gagnant de ce duel des présidentiables.

Trois hommes dans le feu de l’action

JACQUES CHIRAC – PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE (1995-2007)

« C’est une crise de sens, une crise de repères, c’est une crise d’identité »

L’atout calme

Le 22ème président de la République est critiqué par l’opinion publique comme par les médias. Il va prendre position sur le sujet uniquement deux fois, dans des moments choisis.

Première intervention

Elle se fera dans le cadre de la conférence de presse du 18ème sommet franco-espagnol, aux côtés du premier ministre espagnol de l’époque, Jose Luis Zapatero :

« L’exigence, c’est de répondre de manière forte et rapide aux problèmes indiscutables qui se posent à beaucoup d’habitants des quartiers déshérités dans l’environnement de nos villes. »

Deuxième intervention

Elle est regardée par plus de 20 millions de téléspectateurs, en direct de l’Elysée. Jacques Chirac propose notamment de proroger le couvre-feu instauré et veut que la « justice fasse la lumière » sur les « pertes matérielles considérables ». Mais il déclare aussi que « nous sommes tous les enfants de la République » et qu’une haute autorité de lutte contre les discriminations a été créée.

DOMINIQUE DE VILLEPIN – PREMIER MINISTRE (2005-2007)

« J’ai décrété l’état d’urgence »

L’eau sur le feu

Le Premier ministre de Jacques Chirac est obligé de reporter une visite officielle au Canada. Il propose dès le 2 novembre, à l’attention des quartiers difficiles, 20 000 contrats d’accompagnement et d’avenir. Le Premier ministre de Jacques Chirac est aussi très présent dans les médias, où il s’efforce de relativiser l’impact et l’importance des émeutes de banlieue.

Première interview : Novembre 2005, TF1, journal de 20H

La volonté de cette intervention dans ce rendez-vous de l’information qu’est le JT de 20H : rétablir l’ordre. C’est dans ce JT que Dominique de Villepin va instaurer le couvre-feu, une mesure qui date de 1955 et la guerre d’Algérie.

Deuxième interview : CNN

Elle est moins médiatisée et sera donnée devant les caméras de la chaîne CNN. Dominique de Villepin veut redorer l’image de son pays, dont les images de guerilla urbaine ont fait le tour des télévisions étrangères. Le choix des mots est important : le Premier ministre se refuse à prononcer le mot « émeute », préférant à celui-ci les termes de « troubles sociaux ».

NICOLAS SARKOZY – MINISTRE DE L’INTÉRIEUR (2005-2007)

« Vous en avez marre de cette bande de racailles ? Eh bien on va vous en débarrasser »

Le « Karcher » en politique

De la « racaille » au « nettoyage » de la cité des 4000 au « Kärcher », Nicolas Sarkozy n’a pas été de la plus grande tendresse envers les quartiers et ses habitants. Pourtant, celui qui fut ministre de l’Intérieur lors de ces événements s’est montré très présent dans les quartiers difficiles, n’hésitant pas à entamer le dialogue avec des jeunes.

Un amour de policier

L’erreur, selon des observateurs, de Nicolas Sarkozy est d’avoir voulu immédiatement se porter garant des policiers mis en cause dans la poursuite de Zyed et Bouna, et d’avoir, par la suite, plusieurs fois apporté son soutien à la police, ne se déplaçant en banlieue que pour visiter des commissariats. Une impression peut-être faussée par le fait que Nicolas Sarkozy entamait parfois des dialogues avec les jeunes des cités.

L’opé-comm

Soulignons aussi la belle opération de communication du ministre de l’Intérieur, qui voulait sûrement, avec ces événements, valider son ticket de candidat à l’élection présidentielle de 2007.

Rama Yade : « J’en veux à la lâcheté de cette République qui ne veut pas voir les choses en face »

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© Marie-Lan Nguyen

Ex-secrétaire d’État aux droits de l’Homme de Nicolas Sarkozy, elle a travaillé avec Jean-Louis Borloo sur les questions de rénovations urbaines. A présent conseillère régionale d’Ile-de-France et vice-présidente du Parti Radical, Rama Yade témoigne, pour Respect mag, du malaise régnant dans les banlieues et du (très) long chemin qu’il reste à faire.

Les émeutes de banlieue ont-elles fait l’objet de récupérations politiques ?
En 2005, je travaillais à la chaîne Public Sénat. J’ai donc déjà pu avoir un regard politique sur ces événements. C’est quand le couvre-feu a été instauré par Dominique de Villepin que j’ai compris que les choses étaient graves. La mort tragique des deux jeunes m’a plus choquée que les émeutes. Ces jeunes, ils n’ont rien fait mais ils fuient, ça dit beaucoup sur l’état d’une société comme la nôtre. On a mélangé des délinquants et deux jeunes qui jouaient au foot et qui voulaient rentrer chez eux. Les responsables politiques n’ont pas à se réjouir de la façon dont tout cela a été traité.

Ces émeutes avaient-elles une justification pour vous ?
Cette tragédie a été vécue comme une injustice dans laquelle beaucoup de jeunes se sont reconnus. Dans ce quotidien qu’ils subissent souvent, ils ont vécu cette tragédie personnellement. Il y a une identification totale. Il y a sans aucun doute des personnes qui ont profité de cette détresse pour incendier des véhicules, commettre des dégradations, mais il y a aussi eu un processus d’identification collective d’une société laissée à la marge. On a aussi vu la rupture entre deux France, celle qui était à l’origine des émeutes et celle qui regardait tout ça depuis sa télévision avec la peur que ça arrive chez elle.

« La République ne se donne pas les moyens de changer les choses »

Un dialogue peut-il encore exister entre les jeunes de banlieue et les politiques ?
Ce qui me frappe, c’est la séparation. Nous avons deux mondes séparés, qui ne se parlent plus ni ne se regardent. J’en veux à la lâcheté de cette République qui ne veut pas voir les choses en face, qui ne veut pas considérer ses enfants comme légitimes. Elle ne se donne pas les moyens de changer les choses. Peut-on comparer un jeune qui vit dans un quartier d’Aulnay-sous-bois à un jeune apprenti agriculteur de Saône-et-Loire ? Ils sont pourtant tous les deux français, mais on a l’impression qu’ils ne se parleront jamais. Ils ont pourtant comme mission de faire la France de demain.

Le président Jacques Chirac a-t-il tenté d’apaiser les esprits avec le discours du 14 novembre 2005. Est-ce que cela a été suffisant ?
Non. On parle toujours de contrôles au faciès, de chômage des jeunes. Il y a eu des petites initiatives, mais il n’y a pas de dimension collective dans ces stratégies. On essaie de gagner un peu de terrain pour sauver quelques jeunes. Cela ne dit pas comment former une France ensemble.

« S’occuper dès maintenant des plus jeunes »

Qu’est-ce qui pourrait être fait aujourd’hui ?
Il y a des pistes à creuser. Il faut partir de la base, s’occuper dès maintenant des plus jeunes. Il faut arriver à faire des bourses d’excellence. L’histoire de France, de Charles Péguy à Georges Pompidou, est peuplée de ces hommes et de ces femmes qui ne partaient de rien et que l’école a hissé au plus haut de l’État ou de la culture. Pour les autres, on peut qu’observer à quel point ils sont débrouillards – et il faut l’être quand on vit dans des conditions si difficiles – Regardez le nombre d’entreprises que ces jeunes Français créent avec enthousiasme et ingéniosité. Ils ont tout compris du capitalisme ! Et ceux qui s’expatrient en Angleterre, en Chine ou dans les pays du Golfe, profitant de l’atout de leur double culture, voyez comme ils maîtrisent les opportunités de la mondialisation.

Sommes-nous dans une impasse ?
Je crois à l’engagement et au dévouement de l’associatif qui va s’occuper de quelques personnes, mais ça ne règle pas le problème d’un pays. Pour la dimension collective du problème, il faut une action politique forte, vigoureuse, déterminée. Il faut aussi aider les jeunes à créer leurs entreprises. S’occuper des bâtiments, c’est très bien, mais il faut aussi penser à s’occuper des hommes, des femmes, des gens qui vivent à l’intérieur. Les habitants des quartiers défavorisés ont besoin que la France leur dise qu’elle les aime, qu’elle les respecte, qu’ils font partie de son avenir et qu’on compte sur eux.


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