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Banlieues, 10 ans après les émeutes : un échec made in France

Écrit par la rédaction de Respect mag

Le jour d’après

Le jour d’après par la rédaction de Respect mag

Au lendemain des révoltes, les habitants des quartiers populaires prenaient conscience de la nécessité d’agir. Agir pour éveiller les consciences citoyennes. Agir pour faire entendre la voix des habitants dans l’élaboration des projets de rénovations urbaines. Mais aussi, agir pour changer l’image des banlieues. Depuis les émeutes de 2005, une vague d’engagement s’est immiscée dans les banlieues et ne faiblit pas. Entre initiatives et coups de gueule, Respect mag fait le point.

Un ravalement de façade peut-il tout améliorer ?

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Une crèche incendiée durant les émeutes à Fleury-Merogis © AFP PHOTO / Medhi Fedouach
Contrairement à « Mai 68 », la révolte sociale des quartiers populaires n’a emprunté que la violence et peu ou pas la parole. Cette absence de discours, de revendications n’a pas permis l’adhésion du reste de la population. Ne respectant aucun « schéma » militant, les émeutiers se sont trouvés dans une logique d’autodestruction, en vandalisant leur propre quartier. En terme d’images, les évènements de 2005 ont nourris encore plus vivement les stéréotypes existants et les discriminations envers les jeunes des banlieues. « La réaction du gouvernement, le mépris qui a été exprimé, la mise en place du couvre-feu, la mise en place d’une « justice » accélérée, tout cela a été d’une violence extrême vis à vis des habitants des quartiers populaires », se désole Marie-Helène Bacqué, professeure en études urbaines à l’université Paris Ouest Nanterre-La Défense. « Les révoltes sociales de 2005 criaient un droit à l’existence, à la reconnaissance. Nombre de révoltés ont pu, à juste titre, avoir le sentiment de ne pas avoir été entendus », nous explique-t-elle.

Pour autant, l’intensité de la couverture médiatique à l’époque aura tout de même mis à nouveau à jour les problèmes rencontrés par ces populations : pauvreté, chômage, ghettoïsation, racisme, inégalités, etc. Des débats ont eu lieu sur les causes profondes de la révolte de la jeunesse « issue de l’immigration ». Chaque personnalité politique a donné son avis sur la question. Les experts se sont succédés sur les plateaux télévisés. Et après ? « Malheureusement pas grand-chose de fondamental », commente Marie-Helène Bacqué, co-auteure du livre « Les émeutes urbaines, signe d’échec de la politique de la ville ? ». « La rénovation urbaine qui était déjà engagée a été accélérée mais souvent sans les habitants », affirme-t-elle. « Les relations police-population n’ont pas été davantage pensées et les tensions n’ont fait que s’accroître avec de nouvelles « bavures » policières et des contrôles d’identité systématiques », déplore-t-elle.

Quand le militantisme des « banlieusards » se réveille

Si les gouvernements n’ont pas encore trouvé la formule (si tant est qu’ils la cherchent) pour endiguer les causes profondes du malaise social des quartiers populaires, Marie-Helène Bacqué se réjouit d’avoir vu apparaître, peu après les évènements de 2005, un ensemble de mouvements locaux et de réseaux nationaux comme la Brigade Anti Négrophobie, Stop Contrôle au Faciès, AC LE FEU ou encore le Forum social des quartiers populaires. « On peut dire que la question de la discrimination, de la racisation, du post-colonialisme est entrée dans le débat public grâce à ces mouvements » nous confie-t-elle, avant de poursuivre, « la question de l’égalité est ainsi posée aujourd’hui dans toutes ses dimensions, celle de la justice sociale et de la redistribution et celle de la reconnaissance ». Ces nouvelles associations ont compris l’importance de mettre enfin des mots sur les révoltes sociales et surtout de construire des revendications comme avait su le faire « La marche pour l’égalité et contre le racisme » en 1983.

De nombreuses initiatives ont vu le jour pour tenter de briser les clichés et lutter contre la ségrégation urbaine. On pourra noter la création du Bondy Blog, un média en ligne associatif, devenu très populaire à la suite de nombreux partenariats avec des médias traditionnels d’envergure, tels que lemonde.fr, Radio France, ou encore France Ô. Le CRAN, le conseil représentatif des associations noires, a aussi été créé en novembre 2005 et a pour objectif de lutter notamment contre le racisme en France. Autres exemples parmi ces nouveaux mouvements apparus après la révolte sociale des banlieues, AC LE FEU, l’Association collectif liberté égalité fraternité ensemble unis, s’est donné pour mission de faire remonter la voix des quartiers populaires auprès des institutions, en mettant au point notamment un « cahier de doléances » comprenant 20 000 constats et propositions pour améliorer le quotidien des habitants des banlieues en France. Un exemple de démocratie participative, qui n’aura certes pas eu l’effet escompté auprès des élus, mais qui aura eu le mérite d’unir la parole des résidents des quartiers et d’éveiller leur conscience militante en même temps que leur conscience citoyenne. « On a vu, aux élections de 2008, une série de listes citoyennes issues des quartiers populaires autonomes ou négociant avec des partis politiques. Cette dynamique a été soutenue en particulier par le mouvement Emergence et par Affirmation » nous indique Marie-Helène Bacqué.

écrit par Charline Fornari

Les émeutes de 2005 : une vraie prise de conscience

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L’engagement de Mariam Cissé est né de circonstances dramatiques et motivé depuis par l’envie d’aider les habitants de sa commune à améliorer leur quotidien. Cette jeune élue issue des quartiers populaires symbolise une nouvelle génération citoyenne, plus proche de ceux qu’elle représente.

La mairie de Clichy-sous-Bois est un bâtiment aux allures méditerranéennes avec sa façade ocre, pourtant nous sommes en Seine-St-Denis. Au cinquième étage, Mariam Cissé, élue de la commune depuis 2008 nous accueille, large sourire aux lèvres, dans son bureau chaleureux orné de photos d’elle avec les habitants punaisées au mur, d’un portrait encadré de son mentor Claude Dilain, l’ancien maire de la ville décédé en mars 2015 et de la reproduction noir et blanc d’une œuvre de street-art.

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Si cette trentenaire, empreinte d’assurance, semble chez elle au sein de l’hôtel de ville, ce n’est pas tant une vocation première qui l’y aura amenée que sa rencontre décisive avec l’édile de 1995 à 2011 de Clichy-sous-Bois et les événements tristement célèbres de 2005. Fin octobre de cette année-là, ce sont les vacances scolaires de la Toussaint. Mariam Cissé, qui a grandi dans cette commune de 30 000 âmes, travaille comme animatrice pour de jeunes enfants en attendant la reprise de ses cours à Sciences-Po Paris. Ce 27 octobre, elle s’en souvient parfaitement. Elle ferme les yeux et raconte : « Il y a eu une coupure d’électricité vers 18h. Elle était plus longue que d’habitude. Je me suis posée des questions, la nouvelle a commencé à se répandre. Il y avait eu une course-poursuite avec la police. Des jeunes avaient été électrocutés. Quelqu’un m’a dit que mon cousin Bouna faisait partie de la course-poursuite. A ce moment-là, nous ne savions pas s’ils étaient morts ou vivants ». Elle court sur le site du transformateur EDF où s’est produit l’accident et où les habitants sont venus en masse pour en savoir plus. La suite des événements on la connaît. La colère des jeunes Clichois éclate. Les émeutes et son lot de voitures brûlées s’étendent d’abord aux villes alentour puis c’est au tour de toutes les banlieues de France.

Prise de conscience

Malgré la douleur, Mariam Cissé décide de ne pas céder à la colère elle aussi. Elle rejoint sur le terrain l’association AC le feu qui se forme durant ces émeutes. Ensemble, ils arpentent les quartiers pour tenter de calmer les jeunes. Ces trois semaines agiront sur la jeune femme âgée de 21 ans comme un déclic, « une vraie prise de conscience ». « Je me suis dit qu’on ne peut pas faire sans nous, qu’il fallait faire remonter la parole des personnes jusque-là pas écoutées, présenter des élus à l’image des habitants. Quand je dis cela, je ne parle pas d’une représentation d’une ethnie ou d’une couleur de peau mais bien de représenter les classes populaires. Ce qu’il s’est passé ne doit plus se passer. Je me suis dit que je devais me battre pour ma ville mais aussi pour tous les territoires populaires. » Et la jeune femme dont les parents sont respectivement éboueur de la ville de Paris et mère au foyer, tous deux d’origine mauritanienne, d’ajouter : « Et aussi montrer que la politique ne se transmet pas de père en fils mais que tous ensemble on peut faire bouger les choses ».

D’autres jeunes et politiques locaux pensent comme elle. En 2008, Claude Dilain, engagé dans la lutte contre les inégalités de territoires, propose à ces militants associatifs dont Mariam Cissé de se joindre à lui sur sa liste électorale pour la candidature à la mairie. Aujourd’hui encore la commune de Clichy-sous-Bois compte quatre ou cinq élus issus de l’association AC le Feu.

Pas d’ambition de carrière politique

D’abord élue en charge de la réussite éducative, Mariam Cissé met en place, entre autres, des bourses d’études comme celle de 300 euros pour les jeunes étudiants qui entrent à l’université « c’est une petite somme mais qui peut réellement aider les jeunes dont les familles n’ont pas les moyens ». En 2014, avec à la tête de la mairie Olivier Klein, c’est un autre chantier, plus ardu, qui l’attend : celui de l’habitat privé, de l’hygiène et de la salubrité où la question est prépondérante dans le bas-Clichy notamment dans la cité du Chêne-pointu, régulièrement pointé du doigt dans les médias pour son délabrement et le désarroi de ses locataires. Elle poursuit l’action de rénovation de cette partie de la commune. Mais elle sait que cela prendra du temps « il faudra encore 15 ans pour changer le quartier ».

Dans ses fonctions, Mariam Cissé en est convaincue c’est en travaillant avec les habitants, en les écoutant, en allant à leur rencontre que les choses peuvent bouger et des situations s’améliorer, même si bien évidemment un élu ne peut pas tout faire. « Des personnes me disent qu’on ne s’occupe pas d’eux, que c’est bien de rénover des quartiers mais que ce qu’ils veulent avant tout c’est un emploi. Je leur réponds que nous ne pouvons pas employer tous les demandeurs d’emploi à la mairie. Mais qu’en revanche, nous travaillons à rendre attractive la ville aux entreprises », concède-t-elle lucide et éclairée.

Si la jeune élue travaille également au conseil département de Seine-St-Denis et que ses fonctions occupent tout son temps, elle ne poursuit pourtant pas d’ambition politique. « Je ne vais pas faire cela toute ma vie. J’aimerais aller voir ailleurs, peut-être vivre au Moyen-Orient, y exercer dans la solidarité internationale ou la diplomatie ». Mais avant cela, la « Clichoise à 100% » qui aime vivre dans cette commune a encore du pain sur la planche « les habitants ont encore besoin de nous. Clichy est boîteuse, je partirai quand le bas de la ville ira mieux, que la ville sera plus équilibrée ».

écrit par Alexandra Luthereau


10 ans après, les associations sont-elles en danger ?

Malheureusement, malgré leur intérêt incontestable en termes de cohésion sociale dans les quartiers populaires, les associations souffrent depuis 10 ans des baisses de subventions. « La coordination « Pas sans nous » a lancé une pétition signée par plusieurs centaines d’associations à ce sujet » explique Marie-Helène Bacqué, qui évoque un assèchement du tissu associatif. « C’est dramatique car ce sont ces associations qui font tenir le tissu social dans les quartiers populaires. Elles sont des lieux de solidarité, parfois le dernier rempart contre la crise », poursuit celle qui a co-écrit, avec Mohamed Mechmache, co-président de « Pas sans nous » et porte-parole du collectif « AC LE FEU », un rapport en 2013 sur l’importance des initiatives portées par les habitants des quartiers populaires. « Après les évènements de janvier 2015, on a entendu beaucoup de discours stigmatisant les quartiers populaires et leurs populations. Le premier ministre a même parlé d’apartheid social. Mais en même temps, on est en train d’étouffer les expressions collectives et les solidarités ».

Banlieue Plus a pour objectif la défense des quartiers populaires de métropole et d'outre-mer. Elle agit notamment afin de changer l'image des banlieues dans les médias.

Selon vous, qu’est ce qui a résulté de la révolte sociale de 2005 ?
Au-delà du focus à la portée mondiale, les émeutes ont creusé un peu plus le fossé entre les habitants des quartiers et le reste de la population française. D'un côté, le sentiment d'abandon voire d'humiliation, et de l'autre, l'incompréhension face aux malaises profonds qui dépassent le drame initial. Ces sentiments opposés ne participent pas à la réparation de la cohésion nationale. Malheureusement, les conséquences peuvent devenir de plus en plus tragiques et violents telles que les attentats du début d'année.

Que faites-vous pour atténuer les stéréotypes et améliorer l’image des banlieues ?
C'est un travail de longue haleine. Au lieu de tendre vers une atténuation, on constate le contraire. Et c'est la cohésion nationale qui en est menacée ! Nous considérons qu'il est nécessaire de populariser nos actions afin d'atteindre le plus grand nombre de concitoyens, y compris ceux non concernés par la banlieue. L'éducation et la pédagogie doivent permettre la diminution des stéréotypes

Un coup de gueule ?
10 ans après les émeutes de 2005, plus de 30 ans après la marche de l'égalité et contre le racisme, il est attristant de constater que les banlieues ne sont toujours pas une priorité ! La politique de la ville a été un échec alors même que les besoins des habitants des quartiers populaires en matière d'emploi, de sécurité, de développent économique, d'éducation ou de culture s'accroissent toujours d'avantages. Une autre révolte n'est pas à exclure surtout face à des sentiments d'humiliation toujours plus grands ! Ce qui doit absolument changer: cesser la ghettoïsation des territoires de banlieue et la considération de leurs habitants à part entière.

Farid Tems Mani, porte-parole de Banlieue Plus & Nos Quartiers

Depuis plus de 20 ans, l’Afev mobilise de jeunes adultes dans des actions qui visent à réduire les inégalités scolaires et à créer des solidarités locales. Chaque année, ce sont 7000 jeunes en France qui accompagnent un enfant en difficultés tout au long de l’année.

Selon vous, qu’est ce qui a résulté de la révolte sociale de 2005 ?
La révolte sociale de 2005 a été un déclencheur important pour notre association. Des jeunes accompagnés par l’Afev y ont participé, les bénévoles se sont sentis très concernés et voulaient faire quelque chose sans bien savoir quoi. Il nous est apparu incontournable de prendre un virage plus politique dans notre combat, en nous engageant dans une démarche de plaidoyer et de témoignage en vue de demander des mesures politiques plus ambitieuses pour lutter contre les inégalité scolaires en particulier, pour faire évoluer le système scolaire, amplificateur des inégalités. Mais dix ans après, nous constatons dans notre travail quotidien que les inégalités dans ces territoires ne font que se creuser et que le sentiment de relégation des jeunes avec lesquels nous travaillons est tout aussi fort qu’il y a 10 ans. Il est vrai qu’au regard des enjeux, les mesures politiques prises sont souvent insatisfaisantes et le traitement par les politiques et les media des quartiers populaires en fait des zones à part, stigmatisées.

Diriez-vous que l’Education Nationale ne parvient pas à relever les défis éducatifs liés aux quartiers populaires ? Que faîtes-vous qu’elle ne fait pas ?
Nous avons beaucoup appuyé sur le besoin de changer un certain nombre de pratiques et de représentations de l’Education nationale, centrées sur l’élitisme plus que sur l’égalité, qui aboutissent au fait qu’un nombre important de jeunes se retrouvent sur le carreau, après des années de souffrance au sein du système scolaire où personne n’a été en mesure de les raccrocher aux apprentissages. Un nombre important d’enfants, en particulier habitant dans les quartiers populaires, se trouvent dès leur entrée en CP en difficulté et ces difficultés ne font que croître année après année ! Nous pensons que c’est une question de moyens mais aussi de regard porté sur les jeunes qui doit changer. Lors de la 8ème journée du refus de l’échec scolaire qui s’est tenue le 23 septembre dernier, nous avons voulu mettre l’accent sur les Alliances éducatives entre l’école et les autres acteurs de l’éducation des enfants – parents, collectivités, associations, etc. Nous souhaitons apporter une approche d’éducation populaire qui valorise le faire-ensemble, l’apprentissage par les autres, le montage de projet, la valorisation des jeunes.

Avez-vous envie de pousser un coup de gueule aujourd’hui ?
La situation des quartiers populaires ne peut rester seulement la préoccupation de ceux qui y vivent et de ceux qui font la politique de la ville ou de ceux qui s’y engagent, c’est un enjeu de société pour toute la société française ! A l’Afev, les jeunes qui s’engagent veulent apporter leur à une société qui accueille et qui donne une place à tous et à chacun-e.

Juliette POIRSON, déléguée régionale AFEV Ile-de-France

En 2012, devant un constat d’urgence éducative en banlieue, Fondation Espérance banlieues est créé dans le but de réconcilier les jeunes des banlieues avec l’institution scolaire. Un modèle d’écoles performantes en banlieue, complémentaires des écoles publiques.

Selon vous, qu’est ce qui a résulté de la révolte sociale de 2005 ?
Beaucoup de choses sont nées de ces révoltes. D’abord une prise de conscience des politiques et de la société civile qu’il fallait agir et ce, de manière urgente. Sur les agglomérations de Clichy-Montfermeil par exemple, les barres d’immeubles sont tombées au profit d’immeubles plus petits. Il y a eu un vrai travail sur le terrain pour renouer le dialogue. Par l’éducation nous pouvons beaucoup. Je suis intimement convaincu que c’est une solide instruction qui permettra à ces enfants de s’en sortir. Avec un pourcentage de chômeurs trop important, nous avons un devoir de réussite envers eux. C’est intolérable de les laisser sur le bord de la route !

Diriez-vous que l’Education Nationale ne parvient pas à relever les défis éducatifs liés aux quartiers populaires ? Que faites-vous qu’elle ne fait pas ?
L’Education Nationale est une structure nationale qui doit répondre à l'ensemble des besoins. Son approche globale manque de souplesse pour prendre en compte toutes les particularités. Ce n’est pas notre cas et c’est notre point fort. Nous pouvons choisir nos méthodes pédagogiques, choisir le profil de nos professeurs, choisir nos rythmes scolaires... C’est cette souplesse qui nous permet justement de nous adapter aux élèves et de répondre à leurs besoins. C’est clairement la clé du succès. Il faut que l’Education Nationale parvienne à être plus souple. Je crois qu’ils en ont le désir mais cela prendra du temps et se fera donc dans la durée.

Un coup de gueule ?
Quand je vois tous les débats auxquels nous avons eu droit au sujet de la réforme du collège, je suis consterné ! Les élèves étaient les grands absents ! On parle de théorie, mais où sont les hommes et les femmes de terrain ? Ce sont eux qui peuvent inspirer les réformes ! Il faut absolument que nous soyons plus pragmatiques. L’éducation est un art, pas une science. Aussi, les solutions à la crise éducative française viendront forcément du terrain. Ne perdons plus de temps !

Eric Mestrallet, Président et fondateur de la Fondation Espérance Banlieues.

Créée après les émeutes de 2005, Quartier Sans Cible milite pour faire évoluer l’image négative des banlieues aux yeux de nombreux français.

Selon vous, qu’est ce qui a résulté de la révolte sociale de 2005 ?
Un échec total de la politique des banlieues depuis plus de 30 ans ! Il faut affirmer clairement qu'une partie de la société ne peut se développer durablement en laissant derrière elle, de façon permanente, une autre partie d'elle-même. Creuser les inégalités ne peut que se retourner contre ceux qui en sont à l'origine.

Que faites-vous pour atténuer les stéréotypes et améliorer l’image des banlieues ?
Notre média urbain met en avant toutes les initiatives positives en faveur des banlieues. Nous essayons de donner la parole aux véritables experts de la banlieue : les habitants eux-mêmes. Pour que cela change, il faut s’occuper réellement de la question des banlieues pour s'engager dans un processus dynamique d’une politique volontariste en faveur des quartiers populaires.

Un coup de gueule ?
La banlieue n’est pas une maladie dont le virus serait le bêton ! Nous devons regarder les jeunes et les vieux de ces banlieues comme des véritables citoyens de la République Française ! Une révolte peut éclater à nouveau si on n’arrive pas à gérer des conflits urbains en amont. Cela passe par une école égalitaire, des policiers formés, des habitations décentes avec un environnement agréable.

Pascal Dubernet, Président et fondateur de Quartier Sans Cible

AC Le feu est l’acronyme de Association Collectif Liberté Egalité Fraternité Ensemble Unis, il peut se lire aussi Assez le feu. Ce collectif né pendant les émeutes des banlieues en 2005 pour porter la voix des habitants populaires, rendre visible leurs revendications et apporter des solutions.

Comment appelez-vous les événements de l’automne 2005 : soulèvement, révolte, émeutes… ?
Nous préférons le terme de révolte sociale plutôt qu’émeute pour bien montrer que derrière ces événements il y avait des revendications. Et mettre face à leurs responsabilités les politiques des 30 dernières années qui n’ont pas su apporter les solutions nécessaires notamment celle de redonner les mêmes droits dans ces quartiers.

AC le feu a démarré pendant les émeutes. Vous et d’autres personnes avez sillonné les quartiers pour apaiser. Et puis l’intervention de Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur à l’époque dans l’émission « A vous de juger » a agi comme un déclencheur…
Pendant toute l’émission, Nicolas Sarkozy a fait passer un message de peur, d’insécurité, de stigmatisation. Ce soir-là, j’ai appelé les gens rencontrés sur le terrain pour leur proposer de se mettre autour d’une table, de réfléchir ensemble. Nous ne pouvions pas laisser passer les propos de Nicolas Sarkozy. Pour la première réunion, nous étions plus de 70 personnes à discuter de la façon de transformer la révolte en revendications légitimes, de les rendre visible et toucher l’opinion publique. Et montrer aussi que les seules réponse à ces 21 nuits ont été la répression, un état de siège, un couvre-feu… De réunions en réunions, nous avons décidé de nous constituer en collectif.

Quelles actions avez-vous mises en place ?
Tout de suite après les événements, on a lancé une campagne d’inscription sur les listes électorales, en un mois il y a eu des milliers d’inscriptions grâce aussi au soutien d’artistes de l’association Devoirs de mémoires. Les gens ont pris conscience qu’ils avaient une autre arme dans les mains : la carte électorale. Ils pouvaient devenir acteur plutôt que spectateur. Ensuite, nous avons entamé un Tour de France pour aller à la rencontre des habitants des quartiers populaires. Ils ont pu exprimer comment ils avaient vécu les événements et, surtout, ils ont pu être force de propositions. Nous en avons tiré un cahier de doléances que nous avons remis aux députés. Nous avons écrit un manifeste “Le réveil des oubliés”, puis nous avons organisé la marche du même nom. Et nous avons continué nos actions pendant 10 ans avec un travail localement sur des projets autour de la parentalité, de la citoyenneté etc. En 2012, nous avons créé le ministère de la crise des banlieues pour remettre la question des quartiers populaires au coeur de la campagne présidentielle.

Cette révolte n’a-t-elle rien changé au niveau politique ?
Certaines choses ont été réalisées en matière de rénovation urbaine par exemple. En revanche la question de la condition sociale - le chômage, la précarité, les discriminations, les manques de services publics - n’a pas du tout été réglée. Les inégalités n’ont pas beaucoup évoluées. La preuve, c’est que dix ans après, on s’est retrouvé avec ce qu’il s’est passé au mois de janvier et ce sont les quartiers qui ont été désignés responsables, comme si nous étions responsables de tout. Maisles politiques se posent-ils la question de savoir à côté de quoi ils sont passés ? Nous, nous jouons notre rôle mais nous ne pouvons pas être continuellement cantonnés au rôle du pompier de service d’un incendie qu’on n’a pas allumé. Il faut que chacun assume ses responsabilités. Ils ont la chance d’avoir des interlocuteurs qui sont prêts à se mettre autour d’une table pour discuter et essayer de trouver des solutions ensemble, de co-construire.

Diriez-vous que la révolte de 2005 a permis un éveil citoyen dans les quartiers populaires ?
Oui la preuve c’est qu’on n’a jamais vu autant de listes autonomes se créer. Il y a eu un vrai éveil des consciences. On sent de plus en plus d’enthousiasme et de dynamique, les gens ont compris qu’une partie de la solution viendrait de ces habitants, de la société civile, plutôt que d’une politique dont on se méfie de plus en plus. Beaucoup d’associations se sont créées pas seulement pour faire des repas de quartier mais pour parler des problèmes de fond. Notamment à travers le rapport « Pour une réforme radicale de la politique de la ville » que j’ai rendu avec Marie-Hélène Bacqué, se sont fédérées beaucoup d’associations autour d’une coordination qui s’appelle « Pas sans nous». C’est une sorte de syndicat des quartiers pour agir plutôt que subir, pour créer un rapport de force, continuer la lutte pour notre survie et réveiller de nouvelles consciences.

Quelle sera votre prochaine action ?
Nous appelons à un fonds d’interpellation citoyenne. Nous proposons de récupérer un petit pourcentage du financement des partis politiques et de la réserve parlementaire pour financer la démocratie d’interpellation. Nous voulons donner les moyens aux habitants d’exprimer leur désaccord avec des projets, de proposer des solutions, de créer des débats sur des sujets que le politique n’ose pas aborder. Cela ne coûterait pas un centime et permettrait à la démocratie de reprendre ses droits.

Mohamed Mechmache, fondateur d'AC le feu

Depuis 2005, l’association se donne pour mission d’accompagner les jeunes hauts diplômés défavorisés pour faciliter leur accès à l’emploi. En 10 ans, plus de 26 000 jeunes partout en France ont été parrainés par plus de 7 000 cadres et dirigeants bénévoles et volontaires. Un formidable levier pour rapprocher les jeunes défavorisés du marché du travail.

Selon vous, qu’est ce qui a résulté de la révolte sociale de 2005 ?
La révolte sociale de 2005 a mis en lumière auprès du grand public un malaise profond dans les banlieues : les problèmes d’insécurité et surtout de chômage, notamment leur caractère massif et discriminant. La justice sociale, l’égalité des chances sont des thèmes qui ont émergé encore plus dans la société française. Cela a été le parti pris du dispositif que nous avons créé : donner à tous les jeunes (diplômés défavorisés dans notre cas) les mêmes chances face à l’emploi.

Les jeunes croient-ils à l’égalité des chances ? Ont-ils de l’ambition ?
Une récente enquête de TNS Sofres sur l’ascenseur Social et l’emploi des jeunes en France démontre qu’une majorité des Français sont pessimistes quant à l’avenir des jeunes et au fonctionnement de l’ascenseur social. Concernant l’ambition des jeunes et en l’occurrence ceux que nous accompagnons, nous ne pouvons vous répondre que par un OUI franc et massif ! En effet si réussir à obtenir un master en étant issu d’un milieu défavorisé ce n’est pas avoir de l’ambition… Nos jeunes sont déterminés, ils ont gagné plusieurs guerres dans l’adversité, ils sont dans les premiers à la maternelle, puis en primaire, au collège, au lycée et enfin à l’université. La plupart ont travaillé en parallèle pour payer leurs études que leurs parents n’ont pas les moyens de leur offrir. Sans jeu de mot, cela force le respect ! C’est pour cela et pour leur redonner de l’espoir que nous nous battons pour eux et que nous allons continuer en amplifiant notre action.

Avez-vous envie de pousser un coup de gueule aujourd’hui ?
De notre côté et du côté privé, entreprises et collectivités, nous avons la chance d’avoir des centaines de partenaires impliqués et fidèles qui nous soutiennent financièrement et ont mobilisé des milliers de parrains et marraines bénévoles, j’en profite pour les remercier de tout cœur, car sans eux nous n’existerions pas et nous n’aurions pas réussi à changer le cours de la vie en bien, de dizaines de milliers de jeunes en 10 ans. Du côté public, nous n’avons pas à nous plaindre car nous avons depuis le début, été écoutés et suivis avec notamment un très fort soutien contractuel historique avec Pôle Emploi que je salue et remercie également. Nous sommes cependant du côté des financements publics dépendants des calendriers électoraux, avec des financements révisables à la baisse et non garantis dans le temps. La cause que nous portons ne devrait pas être liée à quelque calendrier électoral que ce soit ! L’égalité des chances, en particulier devant l’emploi, est l’une des clés pour une société apaisée.

Yazid CHIR, Président cofondateur de NQT

écrit par Charline Fornari

« Nous sommes citoyens, agissons »

Proposer et construire des projets concrets, les négocier avec les collectivités locales : voilà le principe des Tables de quartier lancées il y a un an en France par et pour les quartiers populaires. L’idée : favoriser la citoyenneté. La Table de quartier d’Amiraux Simplon Poissonniers dans le 18e arrondissement de Paris a profité du Park(ing) Day pour aller à la rencontre de ceux qui ne la connaissent pas encore.

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En face du numéro 26 de la rue Boinod, une place de parking a drôle allure : en lieu et place d’un véhicule se trouvent un auvent, une planche de bois posée sur des tréteaux faisant office de table avec dessus pêle-mêle, des tracts, un thermos et du jus d’orange. La Table de quartier Amiraux Simplon Poissonniers a choisi la journée du Park(ing) Day promouvant la réappropriation de l’espace public pour aller à la rencontre des habitants du quartier et leur présenter ses projets.

Si le stand est sommaire, les allées et venues n’en sont pas moins importantes. Qu’ils connaissent et participent déjà aux actions de la Table de quartier ou soient de nouveaux curieux intéressés par la démarche, beaucoup d’habitants s’arrêtent pour prendre un café et discuter avec Zoé Bourdier, Félix Grucker et Sarah Piacentino, de CapaCités, une des associations faisant partie du collectif national Pas Sans Nous.

Démocratie participative

La table de quartier du triangle Amiraux Simplon Poissonniers dans le 18e arrondissement de Paris et celle du bas Belleville dans le 20e, toutes deux lancées il y a un an sont les premières du genre dans la capitale. « Nous voulons recréer du lien, élaborer des projets et des propositions concrètes collectivement, rencontrer, réfléchir et négocier avec les pouvoirs publics pour faire avancer ces projets », explique Zoé, de l’association CapaCité. En l’occurrence, les participants de cette Table de quartier ont défini un projet de réaménagement du Nord de la rue Poissonniers, qui a été soumis au vote du budget participatif de la ville de Paris 2015. « Et même s’il n’est pas retenu par le vote des parisiens [et donc s’il n’obtient pas de budget municipal, ndlr], ce projet pourra toujours être réalisé par d’autres moyens, de façon alternative par les habitants », explique Zoé. Et bien sûr d’autres projets d’aménagement de rues, celui de la petite ceinture ou encore la mise à disposition d’une maison de quartier sont dans les tuyaux.

« Les populations des quartiers populaires sont une partie de la solution »

Ce concept né au Québec il y a environ 30 ans, fait partie des mesures proposées par Mohamed Mechmache, fondateur d’AC le Feu et co-président de la coordination nationale du collectif Pas Sans Nous avec Marie-Hélène Bacqué, sociologue. Objectif : favoriser la participation des habitants des quartiers populaires à la vie de la Cité et ses à changements. « L’idée étant vraiment de s’appuyer sur les énergies locales, sans attendre que cela vienne des institutions », explique Félix, « les populations des quartiers populaires sont une partie de la solution plutôt que le problème ». Il ne s’agit pas de travailler sans les pouvoirs publics mais de « faire avec » en les tenant au courant régulièrement des discussions et en négociant des projets plutôt que les collectivités ou le politique « fassent pour ». Et les Tables de quartier en sont un parfait exemple. En effet, le collectif Pas Sans Nous, structuré depuis 2014, n’a pas attendu que le politique transforme en actions les propositions du rapport, voire l’abandonne au fond d’un tiroir, mais les a mises en branle. « Le collectif a construit tout le processus de ces Tables de quartier et en a posé les principes. Les Tables de quartier sont des plateformes d’échanges, elles doivent construire des propositions d’actions et aller à la rencontre des publics les plus éloignés de la participation citoyenne. Nous ne souhaitons pas d’entre-soi, on veut de la diversité », insiste Félix. Ce qui signifie par exemple de faire participer des habitants qui n’ont pas le droit de vote en France, « on ne demande pas leur carte d’identité aux participants, on peut faire de la citoyenneté sans ça ». Aujourd’hui, douze Tables de quartier sont expérimentées sur toute la France à Roubaix, Toulouse ou encore Marseille…

Retour rue Boinod. Les averses ponctuant cet après-midi de septembre, ne découragent pas les curieux et sur le stand la convivialité est de mise avec, à l’heure du goûter, croissants et pains au chocolat offerts par un habitant. Et surtout les échanges sont riches. Un membre d’association vient partager une belle initiative qui a permis d’organiser un barbecue de quartier auquel se sont mélangés les jeunes, avec qui il y a quelques tensions. Une réussite qui a réuni quelques 300 personnes et qui inspire la Table de quartier. « La rue est à nous, il faut arrêter de demander les choses, il faut les prendre et les faire », lance une habitante venue avec son jeune fils. François Mendy qui participe à la Table mais aussi au conseil de quartier de la Goutte d’Or pas loin de là renchérit « les acteurs ce sont nous, les citoyens. Il ne faut pas tout attendre de la mairie, agissons ». Les moins convaincus, après discussions, laissent tout de même leur adresse email pour être tenus au courant des dernières actualités de la Table de quartier.

écrit par Alexandra Luthereau


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