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L’apparence physique mise à nu: histoire et actualités d’une discrimination

Écrit par Julien Legros

Quand l’art casse les codes

Quand l’art casse les codes par Julien Legros


Si le regard dépréciateur que l’on porte sur les corps qui sortent des mensurations traditionnelles semble naturel, par quels moyens désamorcer le jugement négatif, l’interprétation abusive ? Comment intégrer que l’on soit fasciné mais aussi effrayé par des apparences physiques différentes, jugées hors-normes et objets de nombreuses discriminations ? Une éducation du regard est-elle possible ? L’art, peut-il être une ressource contre les discriminations ? Comment permet-il de comprendre la différence ? Répondre à un sentiment de discrimination ? Loin des codes de représentations basés sur le nombre d’or de la Renaissance, l’art contemporain ouvre des territoires inexplorés et esthétise un corps déformé de naissance, par un accident ou à la suite d’une maladie. Engagés et investis, le photographe Denis Darzacq, le tatoueur Stéphane Chaudeseigues, l’artiste Pierre David, et Betty Mercier-Lefèvre, anthropologue des pratiques corporelles artistique, nous éclairent de leurs œuvres et analyses.

Denis Darzacq: « Les handicapés ont aussi le droit à la jouissance de l’art »

Avec « Act », exposition qui se tenait à la Maison européenne de la photographie à Paris en juin dernier, Denis Darzacq met la personne handicapée sur un pied d’égalité. Ni voyeurisme ni compassion. Juste des êtres humains. Tout simplement!

KODAK DIGITAL STILL CAMERALa personne handicapée perçue comme une « réalité sociale » assumée, sans fards, esthétisme ni misérabilisme. C’est ce que donne à voir la série de clichés de Denis Darzacq, présentée juin 2015 à la Maison Européenne de la photographie. Le postulat de départ est simple: « La société est faite de diversité. A l’intérieur de cette diversité il y a des minorités ethniques, sociales, sexuelles. La minorité du handicap commence seulement à être abordée par les artistes. Dans une démocratie toutes les branches de notre société doivent avoir leur place. Ce sujet m’est apparu absolument nécessaire. » Ce n’est pas la première fois que Denis Darzacq traite des branches les plus fragiles de notre société dans une œuvre qui fait « dialoguer le sujet et un environnement. » « Act » s’inscrit dans le prolongement des séries « La chute » en 2006 et « Hyper » en 2007-2011. « Ces sujets, à l’opposé des handicapés, ont une incroyable capacité physique à s’exprimer avec leurs corps. Cette fois-ci je parlais d’une minorité sociale. Des gens exclus du marché du travail et souvent issus de l’immigration. » Mais quoi de commun entre l’image du handicap et celle du travailleur immigré? «Leurs différences font la richesse de nos sociétés. C’est fini le temps où le seul modèle était un homme blanc hétérosexuel. Ce qui m’intéresse c’est de combattre l’ignorance. Le vote FN est lié à la méconnaissance de l’autre. On ne comprend pas comment il fonctionne et on en a peur. Mon travail c’est de combattre cette peur. Je photographie ce qui nous rassemble et non ce qui nous sépare. »

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Maloyn Chatelin, Musée des Beaux-Arts de Brest © Denis Darzacq / Agence VU

D’égal à égal

L’aventure d’ « Act » remonte à 2008. Grâce à ses recherches Denis Darzacq noue des liens sincères et forts avec deux groupes de personnes handicapées physiques et psychiques qui lui servent de modèles. D’un côté une troupe théâtrale de Bradford, près de Leeds, en Angleterre: « Mind the gap » et de l’autre des pensionnaires d’un institut de Brest. La plus célèbre et une des plus frappantes de ces photos montre un jeune handicapé physique en position allongée au milieu des toiles du Musée des Beaux-Arts de Brest. Malgré la mise en scène, c’est presque un « instant décisif » à la Cartier-Bresson que le photographe a happé. D’ailleurs, il cite volontiers Roland Barthes: « Ce moment-là a eu lieu », tout simplement, parce que le modèle, fatigué, faute de siège adapté, s’est allongé sur le sol. Mais alors pourquoi ne pas utiliser le fauteuil roulant? « J’ai voulu enlever tout ce qui peut stigmatiser une personne handicapée. Un fauteuil roulant, nécessaire au quotidien, ne devait pas figurer à l’image pour qu’on soit directement en rapport avec le corps. Avec la personne elle-même. Beaucoup de mes modèles ont compris et accepté cela. Je leur ai montré mes travaux précédents avec des jeunes gens qui bondissent dans des cités. Je leur ai dit de faire la même chose. Ça leur a fait mal parce qu’ils ne savent pas bouger avec leur corps. Leurs positions sont parfois inadaptées, inappropriées. Leur position dans le cadre c’est comme une métaphore sur leur place dans la société. Ils sortaient eux-mêmes de leur fauteuil pour poser au sol. Ou on les y aidait. Pour qu’il y ait un rapport d’égal à égal. » En ressort une vraie remise en question des rapport de domination habituels: « J’étais dans un taxi à Bradford avec quatre des acteurs d’« Act ». Je parle l’anglais que je parle. A un moment donné un acteur me dit qu’il ne comprend rien à ce que je raconte. Cet acteur trisomique corrigeait mon anglais! Bien que je ne sois pas handicapé mental j’ai un certain handicap avec l’anglais. Il a un handicap mental mais pas avec l’anglais et il me corrige. On apprend toujours des autres! »

Être acteur de sa vie

De fait, l’anglicisme « Act » explicite le type de relation établi par le photographe avec ses modèles. « Act » pour acteur, action et activisme: Acteur? « Parce que beaucoup de mes sujets photographiques appartenaient à cette compagnie de danse et de théâtre anglaise: « Mind the gap ». Être acteur, au sens professionnel du terme, permet de donner une distance professionnelle par rapport à soi. Mais aussi, au sens plus large, être acteur de sa vie. » Action? « C’est ne pas être une victime de sa différence. Vivre avec et développer sa propre vie. Prendre les choses en main!» Activisme? « Dès qu’on parle d’une minorité quelconque on fait preuve d’un certain activisme.»

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Jack Riley de la troupe « Mind the gap », Bradford © Denis Darzacq / Agence VU

Trop souvent dans l’inconscient collectif la personne handicapée est réduite à un statut déshumanisant de sujet qui subit, voire de manière encore plus péjorative de « légume ». Par sa réflexion Denis Darzacq s’est efforcé de déconstruire ce cliché: «Il y avait deux écueils à éviter: le voyeurisme et la compassion. La compassion c’est estimer que quoi que l’autre fasse on est toujours au-dessus. C’est le principe du Téléthon, même si ça reste louable de récolter de l’argent pour lutter contre des maladies orphelines: « Les pauvres! C’est bien triste! Aujourd’hui on va leur donner cent euros et demain on verra! » Comme de dire à un trisomique tous les jours: « Mon pauvre ça doit être horrible! » Ça suffit! Je suis trisomique. Je nais, je meurs et entretemps ça s’appelle la vie, avec des rencontres, des apprentissages. Les anglais ont une très belle définition: « learning disabilities » Une personne handicapée mentale ne cesse jamais d’apprendre, même si elle apprend beaucoup moins vite. On apprend jusqu’à notre mort. C’est la même chose pour tout le monde. Il ne s’agit pas de les plaindre. A quoi ça sert? » L’artiste ne s’exonère pas de ce regard réducteur porté par la société: « Ma première réaction face à un handicapé c’est de le réduire à une définition tautologique: « Tiens! Voilà un handicapé. » Est-il triste ou gai, riche ou pauvre? Est-il marié? A-t-il des enfants? Des parents? » Toutes ces questions n’existent plus. Et je ferme la parenthèse. En 1900 Barack Obama aurait été un noir. Fin de la définition. Ça n’allait pas plus loin dans la description du personnage. Aujourd’hui on sait qu’il est noir, séduisant, président des États-Unis, marié, qu’il a des problèmes avec les Républicains… C’est devenu un homme à part entière avec toutes ces nuances. Ce n’est plus ce qui le stigmatisait qui le définit. »

Désinhibition et jouissance

Les modèles se sont livrés sans complexe à l’œil du photographe, faisant eux-mêmes vaciller la barrière de leur propre handicap en acceptant de poser: « Quand vous faites partie d’une minorité et qu’on vous propose un projet c’est assez rare que vous disiez non. Tout le monde met sa pierre à l’édifice de l’expérience commune. Avec« Mind the gap » c’était facile. Quand on est acteur on aime se montrer. La question s’est un peu plus posée à Brest avec des personnes qui n’ont pas l’habitude d’être acteurs.» Quant au handicap psychique: « Je n’ai pas vu de personne trisomique avoir honte de ce qu’elle pouvait faire. C’est le propre des valides de se dire: « Est-ce que je ne vais pas être ridicule? Est-ce que je suis bien coiffé? Est-ce qu’on verra mes cernes? » Ces même valides qui sont parfois les plus dérangés par l’œuvre: « « Quelqu’un m’a dit: « Pourquoi vous montrez ça? Vous ne pouvez pas les laisser tranquilles? » On dit la même chose des noirs et des homosexuels! Avoir une image publique c’est une partie de l’identité. Quand on est regardés on existe socialement. »

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La troupe « Mind the gap », Bradford © Denis Darzacq / Agence VU
Au-delà du challenge la notion de plaisir entrait en ligne de compte. Un plaisir presque libertaire par rapport aux cases dans lesquelles la société confine le handicap: « C’étaient des moments exaltants pour eux. Se changer du quotidien, quitter leur établissement pour poser dans un musée, un parc, à la mairie. Ça sortait de leurs habitudes. Je leur ai dit: « Au lieu d’avoir le loisir d’un lieu je vous propose, pour une fois, d’en avoir la jouissance. » Ne pas être de passage. Tout citoyen dans une République peut estimer que les lieux d’art lui appartiennent. Pourquoi pas eux?»

En 2012, l’éthique du travail de Denis Darzacq a été saluée avec bienveillance par le monde du handicap qui lui a décerné le prix Handi-livre. Du reste, l’artiste n’a pas fini de nous surprendre dans sa volonté de créer des passerelles entre l’art et le handicap: « Je finalise le film « La visite » dans lequel quatre personnes en situation de handicap mental visitent le Louvre. Nous avons été trois jours seuls au Louvre. C’est une série de plusieurs épisodes, produits par Sanosi productions et le Ministère de la culture. » D’autres lieux emblématiques de la culture française se sont (enfin) livrés entièrement à ces visiteurs handicapés: le château de Versailles, la Philharmonie et le Musée d’Art moderne de Paris.

A voir :

« Disabled theatre » (2012) de Jérôme Bel, spectacle joué au Centre Pompidou à Paris, avec une troupe de comédiens handicapés mentaux: « On lui a reproché de montrer des personnages comme à la foire. Je ne suis pas d’accord. J’ai trouvé ça formidable. Quand une personne trisomique danse son corps a des mouvements façon de battre le rythme lui est propre. Comme à chacun d’entre nous. Cette différence est intéressante à montrer parce qu’elle peut demain intéresser un chorégraphe, un metteur en scène, un musicien. Ces mouvements qui sont minoritaires font partie de la gestualité commune. Partageons cette gestualité. »

« Freaks » (1932) œuvre de fiction américaine de Tod Browning avec Wallace Ford: « Je l’ai revu il n’y a pas longtemps. On est d’abord sidéré de voir des personnes avec des handicaps lourds: des sœurs siamoises, des personnes avec des têtes en forme d’obus. Au début on est fascinés, intrigués surpris. En une demi-heure on a épuisé notre soif d’étrangeté et on n’a plus peur. On se familiarise avec les expressions des acteurs. Il ne faut pas oublier que c’est une histoire d’amour!»

Nuancier de Pierre David


Photographier la peau de 40 des employés du Musée d’art moderne du Salvador de Bahia, au Brésil, et monter un nuancier, c’est ce qu’à réalisé l’artiste français Pierre David. Une démarche qui permet de dénoncer une discrimination basée sur la couleur de l’épiderme, qui bien sûr, est au final une discrimination raciale. Et pour bien insister sur une notion qui doit, au maximum, se réduire à une affaire de goût, un fabricant de peinture a édité ce nuancier et en commercialisé les teintes.

Merci aux éditions RVB BOOKS.

Betty Mercier-Lefèvre : « Modifier sa peau c’est agir sur son identité »


On les voit arborés partout autour de nous. Des tatouages ou piercings qui marquent parfois à outrance les chairs. Considérés de nos jours comme « in », surtout en milieu urbain, ces signes ostentatoires sont chargés de significations multiples et variables. Il y en a pour être « vus », faire « joli » mais aussi affirmer une identité, un message, une symbolique.

LE TATOUAGE TOUJOURS A LA MODE ?

© Pierrick Robert (Pounta prod)

© Pierrick Robert (Pounta prod)

Pour Betty Mercier-Lefèvre, anthropologue des pratiques corporelles artistiques, et enseignante à l’Université de Rouen, on aurait tort de ne voir dans le tatouage que son côté « branché »: « Le tatouage est à la fois une mode et plus que la mode. Si on considère que ce qui se rapporte à la mode est éphémère et superficiel. Le tatouage existe depuis la Préhistoire. Dans toutes les sociétés traditionnelles il constitue un principe universel de marquage des corps pour poser les signes d’appartenance à un groupe, à une culture, à une famille. En revanche, dans les sociétés occidentales contemporaines, c’est une démarche différente, volontariste. On peut alors parler d’une mode. Au sens de ce qui est apprécié momentanément par un public. Il s’agit de faire comme les autres. A la fois leur ressembler et se distinguer.» Au-delà de cette notion de « look », qui fait appel à l’égo de tout un chacun, d’autres considérations plus subtiles entrent en jeu dans cet acte: « Le tatouage n’est pas un acte anodin. » rappelle Betty Mercier-Lefèvre. « La peau n’est pas une simple surface, Elle raconte ce que nous sommes en profondeur. Elle nous dévoile. Elle nous trahit. Modifier sa peau, c’est agir sur son identité. » Une conviction que partage le célèbre tatoueur Stéphane Chaudesaigues, fondateur de l’association « Tatouage et partage »: « Le tatouage a traversé les siècles et les sociétés avec une image parfois sulfureuse. Au-delà de ce qu’on estime beau – ce qui est subjectif – c’est un acte très puissant qui, à un moment donné, fait sens dans la vie d’une personne. On ne fait pas ça pour rien. Dans sa chair se grave à jamais une image, une marque, un symbole, un chemin à suivre, un phénomène, une histoire. Ça peut être un rituel initiatique, un passage. Ça peut aussi être ornemental, pour se rapprocher d’une beauté. Collectionner les plus beaux tatouages réalisés par les meilleurs professionnels. A la manière de ceux qui collectionnent les plus belles peintures. On arrive à faire des tatouages qui ressemblent à des peintures. »

UN ACTE DE REBELLION ?

© Pierrick Robert (Pounta prod)

© Pierrick Robert (Pounta prod)

© Pierrick Robert (Pounta prod)

© Pierrick Robert (Pounta prod)

Pas facile de s’y retrouver dans cette nébuleuse du tatouage! « Il existe une multitude de style de tatouages en fonction des fantasmes de chacun, de l’artiste tatoueur sollicité, de la visibilité du motif.» explique Betty Mercier-Lefèvre. « Les messages choisis seront très différents entre les hommes et les femmes, les jeunes et les plus âgés. » Au-delà d’un simple engouement pour les « tatoo » la pratique est plus transgressive qu’il n’y paraît: « Le tatouage comme le piercing, les implants, le burning sont des façons de reprendre en main son image. De la contrôler au-delà des standards imposés par la société. C’est décider d’être acteur de son existence en provoquant le regard d’autrui au lieu de le subir. La singularité repose sur cette posture critique du tatoué qui, dans sa chair même, conteste les modèles esthétiques imposés par les sociétés marchandes: des corps lisses et « neutres » . » Tout en nuançant: « Les modifications corporelles n’ont pas la même signification pour tous. Pour certains c’est de la simple décoration. Mais d’autres peuvent les revendiquer comme un acte politique d’émancipation de soi. La complexité de ces pratiques tient au fait qu’elles traduisent à la fois une expression collective et individuelle

LIBERTÉ OU ENFERMEMENT ?

© Pierrick Robert (Pounta prod)

© Pierrick Robert (Pounta prod)

© Pierrick Robert (Pounta prod)

© Pierrick Robert (Pounta prod)

Le caractère définitif et indélébile de ces pratiques interroge: « Elles sont paradoxales.» estime Betty Mercier-Lefèvre. « Le corps est posé comme l’ultime espace de liberté et d’expression. Chacun peut le refabriquer, le remanier pour y dire ses rêves, ses fantasmes, ses signes d’identité… Mais le caractère indélébile du tatouage est-il liberté ou enfermement, dans une enveloppe qu’avec le temps on ne reconnaît plus? On est marqués à vie par des motifs qui, quelquefois, ne correspondent plus à l’homme ou à la femme qu’on est devenu. » Si le tatouage marque durablement une étape dans le développement personnel d’un individu il pose cette question à l’anthropologue: « Est-il tenu pour sacré par son caractère indélébile ou bien doit-il être considéré comme une performance, située dans le temps et qui progressivement perd son sens? »

POURQUOI SE DETATOUER ?

© José Cabezas / AFP

© José Cabezas / AFP

Le détatouage tout comme le tatouage est une épreuve forte. Sans forcément aller jusqu’à se détatouer des personnes ont pu se sentir discriminées par le regard que leur renvoie la société. En particulier dans le monde du travail: « Il ne faut pas se voiler la face sur le fait qu’il y a de la discrimination au travail à cause de ça.» tranche Stéphane Chaudesaigues. « Selon le poste occupé les employeurs préfèrent donner l’avantage à des personnes qui n’affichent par leur goût pour le piercing ou le tatouage. Toute modification corporelle, signe extérieur qui puisse donner l’idée d’une marginalité, rébellion au système. Quand vous avez un entretien d’embauche et que vous anticipez de dissimuler le tatouage que vous avez dans le cou ou sur les avant-bras c’est parce que vous craignez de ne pas être retenu pour cette place. Il y a déjà le ressenti qu’il y a une probabilité de ne pas être pris. J’ai souvent eu cet écho en travaillant avec des gens tatoués ou qui l’ont été. J’ai aussi lu des choses sur les forums. Il y a de la discrimination partout. Qu’on soit petit, gros, noir, bleu, vert, de droite, de gauche! Alors imaginez avec un tatouage! » Betty Mercier-Lefèvre voit d’autres raisons à cet acte de détatouage: « ça peut être lié à une remise en cohérence avec une nouvelle image de soi. Le marquage du corps est aussi lié à l’expression indélébile de la loi. On marque les exclus pour les stigmatiser. C’était le cas des bagnards. Aujourd’hui encore, avoir fait de la prison s’affirme comme une étape initiatique et se marque sur la peau. Lorsque vient le temps de la réinsertion certains vont s’employer à faire disparaître ces signes. De la même façon, des tatoués vont souhaiter faire disparaître certains motifs dans lesquels ils ne se reconnaissent plus. »

Stéphane Chaudeseigues: Le tatouage dans la peau

Ce week-end du 4 juillet l’événement international « Tatouage au village » rassemble des tatoueurs du monde entier. L’an dernier 10000 personnes ont électrisé ce village de.. 900 habitants. Célèbre tatoueur réaliste Stéphane Chaudeseigues se bat pour une pratique qui, contrairement aux idées reçues, est souvent synonyme de précarité et de marginalité

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© Pierrick Robert (Pounta prod)

Comme beaucoup d’« anciens » parmi ses pairs tatoueurs Stéphane Chaudesaigues est un autodidacte, grand spécialiste du portrait réaliste. La passion pour le pigment représente trente ans de sa vie: « J’ai toujours était fasciné par le tatouage. Ça a rempli toute ma vie jusqu’à aujourd’hui. » Le mot de « remplissage » peut être pris au sens littéral puisqu’il a très tôt bardé son corps de tatouages: « J’étais dans une démarche identitaire comme tous ces adolescents qui se cherchent un peu. Les tatouages sur le corps m’ont permis d’avoir un repère identitaire. J’en ai fait plein, qui à différentes étapes de ma vie, m’étaient nécessaires. Je suis attaché à un petit coin de terre qui s’appelle Chaudes-Aigues. J’avais besoin de m’ancrer le blason de ce village. C’était important d’avoir cette marque qui me rattache un plus à mes racines. »

Ses racines, Stéphane Chaudesaigues a su leur rendre hommage à travers la convention internationale des tatoueurs: « Tatouage au village », qui en est à sa troisième édition: « Mes ancêtres étaient auvergnats du Cantal et de ce petit village Chaudes-Aigues, connu pour ses sources d’eau chaude. Avec l’exode rural les auvergnats, comme les bretons, sont montés à Paris parce qu’ils crevaient la dalle. Au fil des ans j’ai tissé des liens avec des tatoueurs américains, finlandais, japonais, suédois, italiens, roumains, canadiens, thaïlandais, hongrois. J’ai saisi l’occasion de mettre en lumière ce village autour d’un événement qui rassemble plusieurs dizaines de confrères étrangers. » Ça semble avoir bien pris puisque dès la première année il y avait dix mille personnes venues célébrer leur passion du tatoo dans ce petit village qui ne compte que… neuf-cents âmes!

Le tatouage à contre-courant?

Tout n’allait pourtant pas de soi pour Stéphane Chaudeseigues qui a eu très tôt le tatouage dans la peau: « A quatorze ans j’ai découvert la façon de le faire avec les outils électriques. A dix-neuf ans j’ai ouvert ma première affaire à Avignon en 1986, après avoir acheté du matériel. » A l’époque ils ne sont pas légions à se risquer dans ce genre d’aventure: « On ne parlait pas du tatouage de la même façon. On était peu à tatouer en France: dans les 300. C’était quand même très mal vu!»

Aujourd’hui les tatoueurs sont environ 10000 en France et, mode oblige, le regard de la société a évolué. Mais moins que l’on croit: « Il y a eu une exposition médiatique de « people », acteurs, chanteurs, sportifs, qui affichaient leur tatouage. Ça donne l’impression que c’est rentré dans les moeurs. Tout doucement, le tatouage perce toutes les catégories socio-professionnelles. Ça n’en reste pas moins marginal. Aux yeux de certains ça reste très vulgaire. »

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© Pierrick Robert (Pounta prod)

Un cadre pour se protéger

Il tire la sonnette d’alarme sur l’absence de statut d’un métier, considéré de manière floue comme « profession libérale » « N’importe qui peut s’installer et faire du tatouage. On n’a toujours pas de statut. On n’existe pas! » s’indigne-t-il « On ne peut donc pas avoir d’assurance professionnelle, malgré les énormes charges qu’on paie. C’est d’autant plus dommageable qu’il y a de gros risques. Les gens peuvent être allergiques au latex, à un pigment, à l’alcool, au pollen, au gluten et se retourner contre nous. C’est un vrai problème de santé publique.» D’autres menaces pèsent sur la profession. Le 6 mars 2013 un arrêté de l’Agence nationale de sécurité du médicament interdisait aux tatoueurs l’usage de l’encre de couleur, jugée toxique: «On a du faire intervenir le sénateur de Saint-Flour dans le Cantal et un juriste à l’Assemblée nationale pour faire admettre qu’il n’y avait aucun danger. On a la volonté de sensibiliser le gouvernement et les différentes administrations pour qu’ils ne se réveillent pas en nous pondant des lois à la con! On prend les devants en demandant un statut professionnel d’artisan d’art qui nous protège ainsi que nos clients. »

Un savoir-faire… indélébile

Pour l’heure, il n’y pas non plus d’encadrement juridique sur la formation et l’apprentissage: « On ne peut pas transmettre ce savoir légalement. On a des apprentis mais ce n’est pas légalisé! Si vous avez un contrôle de l’inspection du travail dans votre studio c’est considéré comme du travail dissimulé! Ils devraient pouvoir intégrer des ateliers comme on apprend à être chocolatier, joaillier ou souffleur de verre. Malheureusement ils ne peuvent pas être rémunérés. Il n’y a pas non plus de validation des acquis. Alors que ce qui était bon il y a quarante ans ne l’est pas forcément aujourd’hui. Le métier évolue.»

La cinquantaine approchant, Stéphane Chaudesaigues a plus que jamais la volonté de partager son savoir-faire au sein de son collectif « Graphicaderme »: « Je travaille en famille. Mes deux fils sont tatoueurs. Mon frère aîné et ses trois enfants aussi. » Le tatouage c’est décidément contagieux!

Tin-tin : « La mode est éphémère, le tatouage est permanent »


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Remy Gabalda / AFP
Du 4 au 6 mars, le Mondial du Tatouage prend ses quartiers à la Grande Halle de la Villette pour la troisième année consécutive. A l’occasion de cette convention qui réunit tous les plus grands tatoueurs du monde, Tin-Tin, le fondateur du Mondial, accorde à Respect mag un entretien dans lequel il déclare sa flamme au 10e art.

A quel moment vous est venue l’idée de créer le Mondial du Tatouage ?
Le premier Mondial du Tatouage s’est tenu en 1999 donc ça fait un bout de temps ! C’était une époque où je faisais beaucoup de conventions de tatouages. J’étais un peu déçu de ce que je voyais alors j’ai eu l’idée d’en organiser une. On n’est jamais mieux servi que par soi-même ! Et puis c’est toujours bien de montrer aux autres ce qu’on peut faire.

Quelles valeurs défendez-vous avec cet évènement ?
Je ne sais pas si je défends des valeurs. Je défends juste le tatouage. C’est de l’art tout simplement. Je défends également le fait que les tatoueurs doivent être reconnus comme des artistes.

Selon vous, pourquoi l’art du tatouage est devenu aussi populaire aujourd’hui ?
Parce qu’il y a beaucoup de tatoueurs qui ont fait du joli travail et qui ont tout fait pour que le tatouage devienne populaire. Ça a marché ! Le tatouage était marginal à une époque dans certaines cultures alors qu’il était très populaire ailleurs. C’était même l’apanage des rois et des reines dans certains pays. Dans notre antériorité proche, c’était effectivement moins bien vu il y a 30 ans ou 40 ans qu’aujourd’hui. Je ne crois pas que ce soit un effet de mode, la mode c’est éphémère et le tatouage est permanent. Il n’y pas plus antinomique.

Propos recueillis par Ashley Tola

Retrouvez l’intégralité de l’interview sur respectmag.com

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