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Bilan 2015 de l'info diversité : l'année de tous les débats

Écrit par la rédaction de Respect mag

L’impact des attentats sur le vivre-ensemble

L’impact des attentats sur le vivre-ensemble par la rédaction de Respect mag


Une question simple et pourtant essentielle pour le futur de notre société. De Neuilly à Montreuil, Respect mag est allé à la rencontre des Parisiens dans toute leur diversité. Une expérience qui rappelle qu’aller vers les autres n’est pas toujours si évident.

Avec du recul, le 13 novembre pourrait être un point de non-retour. Une tragédie pour beaucoup, un sursaut de conscience nationale pour certains, mais une réflexion sur notre société pour tous. De Neuilly-sur-Seine à Montreuil, nous avons rencontré des citoyens lambda. Paris reste une ville où il n’est pas si facile d’aborder une personne inconnue. Neuilly-sur-Seine aussi. Françoise*, 45 ans, n’est pas très à l’aise lorsqu’on l’accoste. Après une rapide négociation, elle répond un peu à contrecœur. Pour cette femme de 45 ans, les attentats risquent « d’avoir un impact mais il y a aussi beaucoup d’hommes et de femmes de bonne volonté, qui ont l’espoir qu’on vive dans un pays en paix et heureux ».

« Avoir la volonté ensemble de se renouveler »

Toujours sur l’avenue de Madrid, Charles est plus coopératif. Après une minute de réflexion, ce monsieur en costume-cravate se lance. « En termes de vivre ensemble, il va y avoir des conséquences irrévocables, dans le sens où les gens vont certainement commencer à faire des amalgames », explique l’homme de 50 ans, « il va y avoir une méfiance disproportionnée pour tout ce qui ressemblera de près ou de loin aux auteurs de ces attentats. Je pense qu’il va falloir après travailler, notamment pour le gouvernement, à augmenter les facultés de discernement et les moyens pour pouvoir y arriver, donc cibler ceux qui peuvent faire des attentats et ceux qui n’ont absolument rien à voir, quel que soit leur niveau de ressemblance. Le vivre ensemble pourra revenir avec effectivement ce travail, à la fois par le gouvernement en termes d’éducation et de la part des gens, qui vont devoir un peu se prendre en main. Se prendre en main, notamment avec leurs enfants, leur entourage… Il faut que la France, tout le monde ensemble, réussisse à mettre en place un état d’esprit nouveau, avec la volonté ensemble de se renouveler ».

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Photo prise le 16 novembre, lors de la minute de silence, en hommage aux victimes des attentats de Paris © Loïc Venance / AFP

En prenant le métro à Pont de Neuilly jusqu’à Croix-de-Chavaux, en passant par Nation, la volonté d’interroger les personnes autour remonte. Sauf qu’en y réfléchissant, aucune d’entre elles ne semble ouverte et la proximité avec les autres va directement entraîner un refus. Le vivre ensemble n’est pas si évident que ça. En sortant de la station de métro, une jeune fille attend, tout en écoutant de la musique. Elle refuse gentiment. Une seconde dame, puis une troisième déclinent elles-aussi cette demande. Journaliste ? Question ? À ces deux mots, la méfiance semble prendre le dessus. Le pas se fait plus rapide aussi. Pourtant sur la terrasse d’un café voisin, deux hommes prennent un café. « J’en reviens pas d’une catastrophe pareille ! » s’exclame Nono, pas loin de la soixantaine. « Pour moi, c’est une poignée de riches qui sont en train de gouverner et de vendre des armes à ces pays ! Jusque-là, on n’aurait jamais cru que ça arriverait un jour, en France, surtout à Paris. »

A Montreuil, un vivre-ensemble fragile ?

Plus posé, son ami Bruno prend à son tour la parole. « La chose assez étonnante, c’est qu’à peine quinze jours après les attentats, on a cette capacité heureuse et malheureuse d’oublier les attentats et de faire avec », affirme l’homme de 56 ans. « Bon, il n’y a eu pas que celui-là. J’ai connu l’attentat du RER, dans les années 90… C’est extrêmement angoissant, puis après, je crois qu’on vit avec ». Cependant, il estime aussi que le gouvernement n’a pas pris la mesure du phénomène « d’une telle complexité ».

« Puisqu’on est ici, à Montreuil, et qu’on parle des attentats », commence Bruno, « automatiquement, ça implique les arabes, les musulmans, de séparer les gens, de les monter les uns contre les autres, et ça c’est une évidence. A Montreuil, la réalité aussi, c’est que l’intégration et la mixité sont moins présentes ». Pour cet habitant de la ville depuis 30 ans, les choses ont évolué? mais pas forcément dans le sens du vivre-ensemble. « la rue de Paris est historiquement la rue la plus cosmopolite. Il y a une mixité des foyers, des magasins où l’on trouve de tout… mais c’est vrai que lorsqu’on vient au marché [juste à côté de la rue de Paris], le jeudi ou le vendredi, cette mixité sociale n’existe plus. Les communautés se replient sur elles-mêmes et ça crée des conflits. Après, il y a aussi l’usage de la langue française. Il y a un moment, où on est France, il faut parler la langue, mais il y a des endroits où on ne parle qu’arabe, par exemple. Il y a aussi un problème d’exclusion, lié à la pauvreté. La délinquance, elle vient d’où ? C’est avant tout un problème social, humain. La pauvreté et la précarité génèrent un terrain favorable aux extrémismes. »

Un témoignage inattendu et d’autant plus remarquable face aux silences des autres habitants à cette unique question. Quelles sont les conséquences des attentats sur le vivre-ensemble ? On va donner le mot de la fin à une jeune femme de 18 ans, Émilie*. Timidement, elle déclare : « Cela a rapproché les gens et en même temps, même si ça fait peur, il ne faut pas se laisser aller. »

*Son prénom a été changé

Samuel Grzybowski : « La réponse devra être globale donc concertée, collaborative et coopérative entre État et société civile »


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© Coexister
Coexister promeut le bien-vivre ensemble par le dialogue interconfessionnel et interconvictionnel et des actions concrètes. Au lendemain des attentats de novembre à Paris et Saint-Denis, l’association a rédigé la tribune NousSommesUnis, signée par plus de 11 000 personnalités et citoyens. La tribune suggère cinq actions (donner son sang, organiser des moments de parole, soutenir les lieux menacés par les terroristes, proposer d’accompagner des gens pendant ses déplacements et prendre le temps de rendre visite à ses voisins). Ces actions sont à réaliser d’urgence, pour combattre le « cancer » qu’est Daech et éviter la division de la Nation. Entretien avec Samuel Grzybowski, le fondateur de Coexister.

Comment rendre cette unité pérenne ?
Les femmes voilées ont peur de sortir de chez elles, les faciès basanés ou barbus mais aussi les rabbins ou les personnes en kipa ont peur d’être agressés, les personnes avec des noms à consonances arabes ont peur d’être discriminées au travail. Tant que cette peur persiste, ces actions de traitement d’urgence sont nécessaires. Ensuite, il est certain qu’il faudra réfléchir à quelque chose de plus solide. Pour cela, un partenariat entre l’État et la société civile sera nécessaire pour la mise en œuvre de politiques publiques concertées avec des moyens alloués.

C’est-à-dire ?
La réponse devra être globale donc concertée, collaborative et coopérative. L’État est la seule personne morale capable de rassembler autour de la même table des acteurs différents et de les impliquer sur une concertation à long terme en répartissant les tâches entre tous.
Lors de notre InterfaithTour, nous nous sommes rendus dans 40 pays et 70 villes pour y découvrir les bonnes pratiques en termes de dialogue interreligieux. Nous nous sommes rendus compte que cette dynamique est effective et créatrice de lien quand l’État et la société civile travaillent ensemble. Quand c’est seulement l’un ou l’autre cela ne fonctionne pas puisque se créent des téléscopages. En fait une des nouveautés de notre génération c’est que l’état est un acteur parmi d’autres.

Pensez-vous que le vivre-ensemble est véritablement possible ? Êtes-vous optimiste ?
Le propre de la jeunesse c’est d’être optimiste. Si nous, nous ne le sommes plus alors qui le sera ? Mais il va falloir se donner les moyens. Par ailleurs, des signes positifs pointent. Beaucoup de personnes disent que la stigmatisation est moins forte, les ministres nous ont reçu, 11 000 personnes ont signé la tribune NousSommesUnis en plus des 80 personnalités. Il y a des raisons d’être optimiste.

Propos recueillis par Alexandra Luthereau


 

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